Critique : Plaire, Aimer Et Courir Vite

On 10/05/2018 by Nicolas Gilson

Après deux adaptations dont la différence de tonalité témoigne de sa virtuosité (METAMORPHOSES en 2016 et LES MALHEURS DE SOPHIE en 2014), Christophe Honoré signe à nouveau avec PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE un scénario original dont la sincérité est d’autant plus apparente qu’il prend le risque de se mettre à nu, de se livrer à nous, tant de nombreux éléments nous emportent au-delà de la fiction. Toutefois, voir son reflet dans un de ses personnages, n’est qu’une note sensorielle supplémentaire au cinéma de la mélancolie qu’il tisse sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Nous propulsant en 1993, il nous plonge dans la réalité d’une époque vécue par deux générations qu’il réunit dans une pulsion amoureuse qui se révèle être une passion aussi folle que contenue. A la finesse de l’écriture répond une mise en scène envoutante au coeur de laquelle réalisme et onirisme s’épousent avec délicatesse. Rire, pleurer et sourire beaucoup.

Début des années 1990, Jacques (Pierre Deladonchamps) est malade du sida et, tout en croquant la vie avec autant de plaisir que de mélancolie, il s’apprête à faire face à la mort. À la bascule, il demeure séducteur et séduisant, et il s’éprend, tendrement, de Arthur (Vincent Lacoste). Loin d’être abyssales, les quelques années qui les séparent, marquées par le vouvoiement dont témoigne Jacques à l’égard de son cadet, alimentent un jeu de séduction riche de références littéraires comme cinématographiques. La vie les réunit autant qu’elle ne les place à distance. S’en suit un chassé-croisé amoureux sensible (voire sensoriel) et empli d’humour.

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D’entrée de jeu, à mesure que s’inscrit un générique qui présente les personnages dans leur quotidien, Christophe Honoré transcende une vivifiante énergie. Un rythme singulier répond à une orchestration musicale (ou est-ce l’inverse) qui offre au film une dynamique avant même toute inscription narrative. Avant que le hasard de la vie ne conduise Jacques et Arthur à se découvrir, le cinéaste nous propose d’aller à leur rencontre.

Romancier consciemment mélodramatique, Jacques se voit comme le fantôme de sa propre vie. Il mène à Paris une existence singulière à une époque où l’homosexualité le marginalise d’autant plus qu’il se sait condamné : père d’un jeune garçon, il fréquente un jeune tapin, rassuré par l’absence de finalité à cette liaison qui n’en est pas une, et a pour voisin son meilleur qui veille sur lui comme un ange gardien. En Bretagne, Arthur est un étudiant en lettre qui préfère les livres aux bancs de l’Université et trouve quelque refuge dans une liaison non sexuée avec une jeune fille qui aimerait bien sentir plus d’ardeur à son égard.

Photographiant leur réalité avant de les réunir, le réalisateur rend vie à une époque jusque dans une multitude de détails tellement vraisemblables que toute notion de reconstitution s’efface. Un voyage dans le temps qui participe à une aventure d’autant plus subjuguante qu’il est justement (ou à juste titre) question de passion : celle portée aux lettres, aux mots comme aux êtres. Alors que Jacques refoulent ses sentiments et tente de refréner ses pulsions, Arthur réponds aux siens avec autant de fougue que d’insouciance. Réunis – autant que du contraire – par une ardent désir l’un pour l’autre, les deux hommes entrent dans une relation magnétique, sexuée, sexuelle et cérébrale. En marge de cette rencontre, Christophe Honoré nous invite à découvrir un vécu pluriel de l’homosexualité où quelques années suffisent à créer le gouffre d’une génération alors que le VIH ancre à jamais une ligne temporelle qui, au regard de la passion, vole (heureusement) en éclats.

Dessinant les couloirs d’une sexualité alors encore taboue et codée, le réalisateur sublime à travers une sensationnelle chorégraphie des corps ce que d’aucuns condamnent. L’ardeur fait sens tandis que la notion d’amour se veut plurielle. Car derrière chaque geste, il n’est question que de cela : vivre, se sentir vivre, s’offrir à l’autre comme à soi. La passion amoureuse transporte-t-elle Arthur et tiraille-t-elle Jacques, qu’elle renvoie également aux fantômes d’un passé insécure qui fut à la fois heureux et dramatique. Le visage de l’amour se redessinant au fil de l’évolution des sentiments – une relation passée ne se terminant pas, mais conduisant à une nouvelle forme d’échange.

Orchestré avec panache, le film jouit intrinsèquement d’une magistrale orchestration musicale. Transcendant l’exaltation des joies autant que le tragique des peines, les pistes musicales participent d’un transport sensitif de l’âme. J’aime les gens qui doute glissera aux oreilles de Jacques Anne Sylvestre soulignant ses propres hésitations (des hésitations troublantes et déchirantes). Tantôt pulsative, tantôt pulsionnelle, la musique tend souvent à l’intertexualité faisant alors écho au goût des mots qui rassemblent – dans une distance verbale assumée autant que cohérente – Jacques et Arthur. Enfin, c’est aujourd’hui riche de sa propre filmographie que le cinéaste signe peut-être sa meilleure mise en scène tout en assurant son statut d’habile directeur d’acteurs. Lorsque le personnage de Jacques dira à Arthur qu’il déteste la beauté de sa génération, la sincérité de l’échange est d’autant plus foudroyante que les corps des comédiens semblent appartenir à un âge qui n’est pas le leur.

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE
♥♥♥♥
Réalisation : Christophe Honoré
France – 2018 – 137 min
Distribution : Cinéart
Dramedie romantique

Cannes 2018 – Sélection Officielle – Compétition

plaire aimer et courir vite

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