Critique : Paterson

On 05/12/2016 by Nicolas Gilson

Invitation à suspendre le temps et à s’émanciper de tout pragmatisme, PATERSON de Jim Jarmusch est tout à la fois une oeuvre poétique voire une véritable ode qui trouve son rythme singulier au fil des répétitions et des dissonances mises en scène par le réalisateur. Hommage à William Carlos William, le film semble reposer sur la logique de l’imagisme cher à l’auteur américain. S’agit-il d’y adhérer que la bonhomie d’Adam Driver et la grâce de Golshifteh Farahani suffisent largement à nous laisser emporter, certes somnolents, par le flot d’un récit dont la direction nous échappe.

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Dans la bourgade de Paterson, Paterson (Adam Driver) mène une vie réglée comme du papier à musique, ou presque. Chaque matin, ou presque, le chauffeur de bus se réveille au rythme de sa montre aux côtés de sa bien aimée Laura (Golshifteh Farahani). Il prend son petit déjeuner, s’en va travailler et, au fil de ses pauses et de ses rencontres, s’enfuit dans l’écriture de poème aux strophes libres qu’il consigne dans un carnet qu’il tient secret. Chaque soir, il dîne en compagnie de celle qui se révèle rêveuse et fantasque avant de sortir son chien Marvin en faisant un détour par un pub fréquenté jadis par les grandes figures du jazz…

Parfois une page blanche présente plus de possibilités

Structuré autour d’une semaine de la vie de Parterson, le scénario se construit dans une certaine nonchalance, offrant au temps et à l’espace une pleine respiration. Il s’agit de suivre le protagoniste, d’épouser son regard et de nous émerveiller pour les détails qui ponctuent son quotidien et nourrissent son imaginaire. Ancrant un jeu de répétitions démultipliées – dominé par une truculente figure de jumeaux – le réalisateur semble s’amuser au coeur de sa mise en scène tout en la rendant éclairante dès lors que nous faisons attention aux détails. Ainsi, au détour d’un plan a priori d’une pleine banalité, le cinéaste condense peut-être toute l’essence de son film en ces mots : « City of Paterson, Division of Recreation ».

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Le choix de la ville de Paterson pose en soi l’hypothèse même de l’hommage tant à la poésie moderniste et imagiste qu’aux vagues successives du renouveau artistique américain. Terre de William Carlos William ou encore d’Allan Ginsberg, cette ville du New Jersey aujourd’hui sur le déclin – comme tant d’autres en Occident – fut le berceau de nombreux artistes. Cité de la soie, c’est avec grande délicatesse que Jim Jarmusch la filme et au-delà la met en scène faisant d’elle le personnage principal du film qui accueille en son sein le protagoniste. Celui-ci l’observe à son tour afin de lui-même la décrire à travers l’émotion suscitée par les menus détails qui attirent son regard – guidant par là le nôtre ; nous proposant d’ouvrir les yeux sur ce que nous en prenons plus le temps d’observer.

« C’est un film que le spectateur devrait laisser flotter sous ses yeux, comme des images qu’on voit par la fenêtre d’un bus qui glisse, comme une gondole, à travers les rues d’une petite ville oubliée ». Par ces mots, Jim Jarmusch offre la clé nécessaire à la lecture d’un poème visuel et sonore empli de magie dont nous sommes pourtant – et malheureusement – demeurés vulgaires spectateurs tentant d’objectiver par exemple la relation que le protagoniste entretien avec sa compagne qui, au-delà de sa tendre illumination, paraît n’e^tre qu’un faire-valoir le confortant dans ses choix, le réconfortant et lui faisant à manger. Mais peut-être est-ce, après tout, une critique d’une normalisation à laquelle répondent malgré eux les personnages.

PATERSON
♥♥
Réalisation : Jim Jarmusch
USA – 2016 – 115 min
Distribution : Imagine Film
Poème

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition
Film Fest Gent 2016 – Galas & Specials

Paterson Jim Jarmusch

Paterson - Division of recreation

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