Critique : Nocturnal Animals

On 05/01/2017 by Nicolas Gilson

De retour à la réalisation, Tom Ford s’attaque à une nouvelle adaptation et signe avec NOCTURNAL ANIMALS un thriller foncièrement esthétique. Avec comme protagoniste une femme qui, confrontée à son passé et à ses démons, vacille, il évoque non sans cynisme les strates sociales dominantes dans lesquelles il évolue. Entre romance et effroi, au fil d’une troublante introspection, il attise notre attention en enchainant une série de tableaux glacés heureusement habités par l’âme que confèrent à leurs personnages Amy Adams et Jake Gyllenhaal.

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Avant toute inscription narrative, Tom Ford nous confronte à des corps marginaux en mettant en scène, en un hypnotisant mouvement musical, des femmes à demi nues, déguisées en majorette. L’approche est-elle esthétisante à souhait que le caractère hors-normes des silhouettes est source de contraste tant le réalisateur focalise notre attention sur des corps singuliers en conjuguant obésité et une certaine vieillesse, deux « états » pourtant normaux que la société ne considère pas comme tels. Il témoigne d’un jeu d’opposition « in-esthétique » absolument fascinant qui toutefois s’épuise lorsque la mesure du générique cesse. Cette démesure n’est en effet qu’une accroche et se révèle constituer une partie d’une exposition so trendy dont une galerie célèbre le vernissage. A la tête de celle-ci, Susan (Amy Adams) questionne cependant l’inconsistance voire l’obscénité et la gratuité d’un tel étalage. Une interrogation qui pourrait être la nôtre et qui résumerait la vacuité du cinéma proprement iconique de Tom Ford.

Do you still love him ?

Mariée avec Hutton Morrow (Armie Hammer) qui, elle le sent bien, la délaisse de plus en plus, Susan s’est enfermée dans une tour de cristal dont elle s’est lassée de l’éclat. Dans ce contexte peu flamboyant, elle reçoit un paquet contenant un ouvrage signé par son ex-mari, Edward Sheffield (Jake Gyllenhaal). Titré « Nocturnal Animal », le roman lui est dédié. Elle en entame la lecture et bascule au fil du récit. Hantée par son passé et l’histoire d’un amour révolu, elle fait face au reflet de son âme.

Le caractère hypnotique de l’approche trouve un écho dans le trouble de Susan. D’abord observateurs, nous faisons littéralement corps avec elle une fois qu’elle reçoit l’ouvrage, jusqu’à nous fondre à sa respiration dès lors qu’elle s’y plonge. Le rythme de lecture de Susan, au fil de ses insomnies, attise autant notre curiosité que son angoisse grandissante. Excitant à dessein notre perception, Tom Ford exacerbe le ressenti de sa protagoniste, ouvrant moult pistes fantasmagoriques où nous projetons les possibilités les plus folles dès lors que Susan est affectée et que de nombreux détails semblent la lier à l’un des personnages.

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Les deux lignes narratives ouvrent sur une dynamique commune de thriller qui est d’autant plus palpitant que nous sommes mis en attente par la protagoniste de plus en plus perturbée par sa lecture. La mise en abyme et l’évocation offrent-elles à Tom Ford la possibilité de créer deux (voire trois) univers esthétiques, qu’elles lui permettent également d’épaissir le trait dès lors que « la projection » de la lecture d’une part (mettant en scène un père de famille qui, sur les route du Texas, doit faire face à un gang ultra-violent dépourvu de morale) répond tout à la fois au style de l’écrivain (Edward donc) et au regard comme à l’imagination de Susan, tandis que le souvenir de la protagoniste est inéluctablement subjectif. Ainsi, le héros prend les trait d’Edward (Jake Gyllenhaal) tandis que le caractère archétypal presque caricatural des situations ou des personnages trouve habilement une justification : le manque de style ou son trop plein font écho à l’écriture d’Edward et au ressenti de Susan. Un véritable tour de force.

L’écriture, offrant au réalisateur la légitimité d’une mise en scène esthétique et (pour le coup) esthétisante, n’en est pas moins brillante. Tom Ford se joue d’un monde artificiel dominé par l’argent et l’apparence dont il exacerbe les failles. Le paradoxe de l’approche tient cependant à pleinement inscrire son film dans la logique même de ce qu’il paraît dénoncer tant chaque plan transpire l’artificialité. Certains crieront à l’affect, d’autres au génie, mais une chose est sûre rien n’est laissé au hasard ou spontané : l’ensemble est à ce point léché qu’il en paraît chorégraphié. Tom Ford inscrit un jeu de miroir et de filtres visuels où à la finesse du cadrage répond une dissymétrie manifeste dont le caractère rhétorique s’impose.

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L’ensemble pourrait être d’une froideur sclérosante (soyons honnêtes, nombre de plans appellent un logo publicitaire d’une grande marque de luxe), mais la direction d’acteurs est telle que le réalisateur nous happe littéralement au coeur du récit. Tom Ford joue sur plusieurs tableaux, transcendant au premier degré l’énergie d’Amy Adams et de Jake Gyllenhaal, dont le ressenti, à fleur de peau, nous glace le sang. Parallèlement, il ancre un travail presque ludique autour des figures secondaires telles que le lieutenant de police incarné par Michael Shannon, le gangster sans limite auquel donne vie Aaron Taylor-Johnson (soulignons le trop plein scatologique, comble du chic de l’inesthétique) ou l’entourage « impersonnel » et archétypal de Susan – de son mari à ses collaboratrices en passant par sa mère choucroutée.

Nourrissant la dynamique de fascination à travers l’hypothèse musicale – exacerbant l’état presque hypnotique dans lequel Susan est plongée par la lecture – Tom Ford parvient à dépasser la pure stylisation visuelle (qui n’en demeure toutefois pas moins suffisante). Il accorde notamment au son un statut singulier qui nous permet de partager les vertiges de Susan faisant écho à la peur, viscérale, du double littéraire d’Edward la contraignant à son introspection.

NOCTURNAL ANIMALS
♥♥
Réalisation : Tom Ford
USA – 2016 – 115 min
Distribution : Sony Pictures Belgium
Thriller esthétique

Venise 2016 – Sélection Officielle en Compétition

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