Critique : Nocturama

On 24/08/2016 by Nicolas Gilson

Bertrand Bonello nous convie à une réflexion sur le devenir du monde. Posant son regard sur un groupe d’anarchistes qui désirent créer le chaos, il signe avec NOCTURAMA un film foudroyant. La tragédie qui l’intéresse n’est pas tant dans la symbolique des actes commis que le désespoir qui anime ses personnages. Exacerbant leur ressenti, il nous confronte à un théâtre commun dont le décor est une éclairante métaphore. Une grande symphonie funèbre.

Nocturama - Paris est une fête - Métro

Dans le métro parisien s’entame un étrange ballet : alors que les stations défilent et les arrêts s’enchainent, un chassé-croisé mettant en scène une dizaine de jeunes se veut aussi fascinant qu’inquiétant. Adolescents ou jeunes adultes d’origines diverses, ils se veulent silencieux, portent des gestes aussi discrets et précis qu’interpellants qui les conduisent à se réunir, bientôt, à l’intérieur d’un Grand Magasin.

« Franchement, ça devait arriver. »

Au son des hélices d’hélicoptères répond une vue aérienne de Paris. Le décor est planté d’entrée de jeu. Depuis l’arrière cabine d’un métro au parois réfléchissantes, défilent les rails dont le véhicule se distancie. Suivent les dédales du réseau, les pas déterminés d’une poignée de personnages dont les visages nous paraissent peu à peu communs. Fondus dans la masse, ils s’en émancipent peu à peu tandis que nous suivons leurs déplacements ou les observons. Un jeu de piste se dessine, sans que nous n’en connaissions les règles. Aucun dialogue ne s’inscrit. Le temps défile, se répète, se confond. Les personnages sont-ils séparés dans les rues de Paris que nous avons l’intime conviction qu’il sont tous connectés.

Un basculement temporel nous en donne la confirmation. Inscrivant une première séquence en flash-back, Bertrand Bonello connecte ses personnages tout en en introduisant un autre qui se dessine comme celui qui les réunira. Saisis dans leur quotidien, ils se révèlent au fil d’échanges a priori anodins. Le temps reprendra son cours avant de dessiner, en un nouveau retour en arrière, la finalité des déambulations qui n’ont de cesse d’exciter notre curiosité et d’attiser notre angoisse. Alors que les personnages se réunissent au coeur d’un Grand Magasin, tandis que nous sommes témoins de leurs « exactions », nous sommes fondus à leur ressenti. Persuadés autant qu’inquiets d’avoir créé le chaos à l’extérieur, ils sont, plus que les actes perpétrés, les objets (sujets) de représentation au service d’une allégorie étourdissante.

nocturama02

Si déjà nous sommes confrontés aux limites d’une action dont ils n’ont pas la pleine conscience, nous savons, plus qu’eux, qu’ils ont signés leur propre perte. Pourtant le caractère symbolique des actes perpétrés s’impose. Faisant pleurer Jeanne d’Arc avant qu’elle ne prenne une nouvelle fois feu, ces jeunes cherchent leur voie en contestant une société dans laquelle ils ne se retrouvent pas. Comme le répète, pour s’en persuader, l’un d’eux : ils n’ont tué personne. Enfin, normalement. Une naïveté qui justifie en partie la sympathie que nous ne pouvons qu’avoir pour eux. Leur plan vise à déstabiliser l’ordre établi, critiquant un système capitaliste, politique et sociétal qui a atteint ses limites. La civilisation comme sa propre perte…

And now, the end is near;
And so I face the final curtain.

Voyageant à travers le temps et questionnant notre morale (bien au-delà des actes commis), la première partie du film conduit alors à un huis-clos symbolique, terrain et terreau de la représentation. Le temps continue de défiler jusqu’à se suspendre, s’ouvrant vers les fantasmes et l’onirisme au coeur d’un théâtre qui est tout à la fois la métaphore de notre société et son reflet « littéral » : antre de la consommation et de la consumérisation, le Grand Magasin.

L’allégorie est-elle évidente que Bertrand Bonello la pousse à son paroxysme, les mannequins sans visage et immobiles devenant notre miroir. Ils seront les témoins tant de la dépersonnalisation des personnages (que nous découvrons au fil d’une singulière mise à nu) que de l’expressivité de leurs individualités. Vagabondant dans l’espace commercial, Yacine (Hasma Meziani) fera étrangement face à lui-même avant de s’émanciper sans crainte de quelque régression enfantine ou de briser les frontières du genre. Sabrina (Manal Issa) sera irrémédiablement attirée par le fruit défendu comme David (Finnegan Oldfield) par l’extérieur – permettant au réalisateur d’ouvrir des parenthèses, des moments suspendus sources de respiration. L’espace clos, sur/réaliste, leur permet de s’exprimer, de s’affirmer.

nocturama10

Espace pluriel de fantasmes (comme autant de projections de toute réussite), le décor est également source d’ironie avec notamment une lampe en forme de Kalashnikov ou l’évocation de jeux vidéos d’extrême violence. Si aucun élément n’est laissé au hasard (bravo Katia Wyszop), l’artificialité du Grand Magasin offre à Bertrand Bonello la possibilité de jouer avec la notion-même de représentation. La musique joue ici un rôle essentiel. Brise-t-elle le silence qui angoisse les personnages qu’elle leur permet de s’exprimer.

De Willow Smith à Blondie en passant par Shirley Bassey, les morceaux musicaux choisis font sens. Sommes-nous surpris par les première notes de « My Way » que les paroles de Paul Anka gagnent une nouvelle signification et anticipent l’inéluctable. Fort de cette intertextualité, le réalisateur emploie des titres qui explosent les barrières temporelles et nous rapprochent de ceux qui apparaissent bientôt qu’être des enfants. « Emotions come, I don’t know why ». Et c’est ainsi que le thème enchanteur de « The Persuaders » nous glacera – peut-être à jamais – les sangs. Amicalement vôtre…

Come up off your colour chart

Tournant pour la première fois en numérique, Bertrand Bonello maîtrise un médium dont la légèreté d’appareillage apparaît toutefois nécessaire à la fluidité de son approche. Le réalisateur ancre d’emblée un double mouvement qui tend à nous fondre à l’énergie des personnages tout en nous confrontant à eux. Une dualité qui n’aura cesse de guider la dynamique de cadrage. La fluidité de la caméra comme le travail de la lumière sont, compte tenu du caractère documentaire de certaines prises, époustouflants (épinglons le travail du directeur de la photographie, Leo Hinstin, et de l’opérateur steadicam, Loïc Andrieux).

nocturama11

Le réalisme des séquences tournées dans le métro (sans le privatiser) est d’autant plus hypnotique que Bertrand Bonello, assoit notre fascination par l’emploi de ses propres compositions musicales tout en suspendant (déjà) le temps. Le montage (signé Fabrice Rouaud) est un élément clé enrichissant le film d’une temporalité trouble nourrie tant de ses ellipses que de ses répétitions.

Le caractère esthétique de la réalisation fait sens, exacerbant la notion-même de représentation qui domine le second axe. L’allégorie tient-elle du superbe (jusqu’à l’effroi) que l’interprétation gomme les barrières de toute figuration : dans le théâtre du Grand Magasin, les personnages vivent et se révèlent. La pleine sincérité de jeu de l’ensemble de la distribution est mirifique. Le spectacle – comme la tragédie – est ailleurs, de notre côté de l’écran, du côté d’un « Etat de droit » mis habilement en question à travers la notion « d’ennemis d’Etat » en un final démultiplié aussi éblouissant que glacial.

NOCTURAMA
♥♥♥♥
Réalisation : Bertrand Bonello
France / Allemagne / Belgique  – 2016 – 130 min
Distribution : Cinéart
Allégorie

San Sebastian 2016

Nocturama - affiche belgique - cinéartnocturama01nocturama07 nocturama09 Nocturama Bertrand Bonello

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>