Critique : Noces

On 07/03/2017 by Nicolas Gilson

Stephan Streker se propose d’être conteur. Il met en scène avec NOCES un fait-divers qu’il transcrit comme une tragédie contemporaine à laquelle il confère, au-delà de son ancrage territorial et temporel, un caractère universel. Nous offrant d’aborder les points de vue de l’ensemble des personnages, il conte le destin d’une héroïne qui, face à l’imposition d’un mariage, est tiraillée entre son désir d’émancipation et l’amour qu’elle porte à sa famille. Si l’histoire s’inspire librement de faits réels, le réalisateur parvient à nous le faire oublier pour mieux nous le rappeler. Abasourdissant.

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Le théâtre a pour cadre celui d’une famille dont les membres s’aiment. Foncièrement. Leurs intentions sont résolument positives, même s’il s’ouvre entre eux un dialogue de sourds, un dialogue impossible. Une hypothèse assise d’entrée de jeu par Stefan Streker alors que Zahira (étourdissante Lina El Arabi) consulte une gynécologue en vue de se faire avorter. Un sujet qu’elle n’aborde pas directement avec son père, et qui se règle à demi-mots dans un échange triangulaire où Amir (éblouissant Sébastien Houbani), le frère de Zahira, tente de concilier avec les parties.

Nous découvrons Zahira dans la froideur clinique d’un cabinet médical. Elle nous fait face tandis que le réalisateur nous rend témoins des interrogations et des hésitations qui transcendent son ressenti. La neutralité du corps médical – qui comme nous demeure hors-champs – s’impose-t-elle que l’acte médical auquel Zahira prétend consentir se révèle ne pas être une décision personnelle. Comme elle le confie à Amir, son complice de toujours : elle porte dans son ventre un enfant Pakistanais et musulman. Si la seule faute commise est celle d’aimer, Zahira est persuadée que les choses peuvent s’arranger d’elles-mêmes. La lâcheté de celui dont elle porte l’enfant sera une douche froide.

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Le drame qu’elle vit a quelque chose de tristement ordinaire, voire d’universel : Zahira paye son statut de femme. Quoiqu’elle revendique son libre arbitre, la jeune femme est rattrapée par son destin. Ses parents qui condamnent la bêtise de son acte – une émancipation sexuelle dont on ne discute pas – voit dans le mariage traditionnel la solution qui laverait la famille de tout déshonneur. Imposent-ils à Zahira une union nécessaire, qu’ils lui offrent le choix de son époux. Il faut vivre avec son temps, comme lui dit sa mère qui l’invite à discuter avec trois prétendants sur la toile…

En nous confrontant à la logique de chacun de ses personnages, Stephan Streker nous conduit à nous poser une simple question : Zahira peut-elle échapper à son destin ? Il structure son récit telle une tragédie grecque où quoi qu’elle puisse faire son héroïne est rattrapée par la fatalité. La trame narrative est-elle nourrie de romanesque – Zahira étant, parallèlement au questionnement que sa meilleure amie n’est pas à même de comprendre, littéralement poursuivie par une prince charmant – que le scénario présente le grand intérêt d’exacerber également le ressenti d’Amir qui, comme Zahira, est tiraillé entre deux cultures, entre deux identitaires – une réalité vécue jusque dans le choix, plein de sens, d’employer soit le ourdu soit français dans les dialogues.

Pensé avec soin au point de paraître ponctuellement clinique et distancié, NOCES nous transpore au-delà de la rasion au coeur même de la tragédie. Stephan Streker parvient à attiser notre attention jusqu’à nous foudroyer, nous emportant au coeur de la fiction pour mieux nous froudroyer lorsque la réalité – dont il s’inspire – s’impose.

NOCES
♥♥♥
Réalisation : Stephan Streker
Belgique / Pakistan / Luxembourg / France – 2016 – 98 min
Distribution : Imagine Film & Bardafeu
Drame

FIFF 2016 – Compétition Officielle

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