Critique : Neruda

On 02/01/2017 by Nicolas Gilson

La folie est chez Pablo Larraín une véritable obsession cinématographique. De son premier film, FUGA (un compositeur de musique classique qui devient fou) à EL CLUB en passant par TONY MANERO (l’obsession d’un homme pour le personnage incarné par John Travolta dans SATURDAY NIGHT FEVER), elle relie l’ensemble de ses réalisations et lui permet de questionner le devenir du Chili à travers son histoire, petite ou grande. Evidente dans SATIAGO 73, POST MORTEM comme dans NO, cette réflexion se veut schizophrénique dans NERUDA.

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Se concentrant sur un épisode de la vie du penseur chilien, alors qu’il est sénateur et que le président Videla demande sa destitution, le scénario de Guillermo Calderón (qui signa la co-écriture de EL CLUB) se révèle faire écho au style de l’écrivain. Nous plongeant en 1948 au coeur de la traque du poète, NERUDA entremêle deux perspectives : d’une part le point de vue de Pablo Neruda et de l’autre celui d’Óscar Peluchonneau, l’inspecteur « redoutable » en charge de son arrestation. Un jeu du chat et de la souris où les rôles sont peu clairs, nourri de nombreuses notes burlesques voire extravagantes. Une approche vertigineuse qui souligne la vanité et l’arrogance des deux hommes tout en actant de leur schizophrénie. Ancrée dans le réel, l’intrigue qui prend place s’en distancie inéluctablement à mesure que la subjectivité des situations et des échanges s’impose, et ce jusqu’à nous confondre.

Sans doute est-il nécessaire d’être familier à l’oeuvre de Pablo Neruda (plus qu’à sa vie) pour comprendre le terrain sur lequel nous entraîne Pablo Larraín. Toutefois, il nous donnera la clé de lecture nécessaire à la compréhension du film : et si Óscar Peluchonneau n’était rien d’autre qu’un personnage créé par Neruda ?

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Un personnage qui hante l’auteur, le poursuit comme un démon ou un fantôme ; un personnage qui le traque littéralement dans l’intimité avec sa femme – la peintre Delia del Carril – comme avec les prostituées qu’il fréquente jusqu’à se confondre, se fondre à elle. L’écriture se veut impressionniste et, malgré une improbable dynamique de traque, anecdotique. Elle se révèle également duale, offrant au réalisateur plusieurs cadres pour un même tableau ou, à l’inverse, plusieurs tableaux pour un même cadre.

Renvoie-t-elle à l’Histoire-même du Chili comme aux vies de Pablo Neruda que la schizophrénie se révèle être totale jusqu’à être le dénominateur commun de chaque élément esthétique du film ; jusqu’à en consolider l’ossature. La mise en scène témoigne ainsi tantôt de l’artificialité la plus complète, tantôt d’un réalisme troublant. La photographie nous ébahit autant qu’elle nous pétrifie – tant certains plans sont risibles. Et si le jeu répond d’une même logique duale (épinglons l’interprétation hallucinante de Gael García Bernal dans le rôle de l’inspecteur), l’élément le plus surprenant est sans conteste le montage. Orchestré par Hervé Schneid, celui-ci enchaîne ponctuellement les plans au rythme de la musicalité des dialogues, en gommant toute notion d’espace ou de temps. La seule « vérité » devient alors celle des mots tant « les images » (dis)paraissent sans raison. Guidés par l’objectivité de notre lecture, nous buttons sur ces enchaînements qui nous semblent épileptiques et irritants alors qu’il nous est nécessaire de nous distancier de tout code pour plonger au coeur de l’inconscient. Un inconscient que Pablo Larraín tente de rendre accessible à travers l’hypothèse-même de toute subjectivité.

NERUDA

Réalisation : Pablo Larraín
Argentine / Chili / Espagne / France – 2016 – 107 min
Distribution : Imagine Film
Biopic fantasmagorique

Cannes 2016 – Quinzaine des Réalisateurs
Film Fest Gent 2016 – Galas & Specials

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