Critique : Mektoub, My Love – Canto Uno

On 09/09/2017 by Nicolas Gilson

Célébrant la jeunesse, Abdellatif Kechiche signe avec MEKTOUB, MY LOVE (Canto Uno) un film solaire et lumineux. S’inspirant très librement du roman « La blessure, la vraie » de François Bégaudeau, le réalisateur nous emporte au début des années 1990, au coeur de l’été. Sous le regard d’un jeune homme qui s’éloigne de la grisaille de Paris et retrouve ses proches, il transcende l’énergie de ses personnages comme leur naïveté, saisissant chemin faisant ce qui ne l’est pas : la vie. Éclatant.

Deux citations ouvrent le film. L’une de Saint-Jean et l’autre du Coran, elles célèbrent la lumière qui déjà irradie l’écran. Sous la chaleur d’un rayonnant soleil, Amin (Shaïn Boumédine) flâne à vélo. Nous sommes en août 1994. Apercevant une mobylette de livraison, il s’arrête et est alors témoin de quelques ébats qui le troublent. Il découvre que sa meilleure amie Ophélie (Ophélie Bau) a pour amant son cousin Tony (Salim Kechiouche). Une liaison secrète que la jeune femme semble heureuse de pouvoir évoquer, même si elle en tremble. C’est qu’elle est fiancée à un jeune militaire trop souvent en mission…

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Heureux de se retrouver, les deux amis évoquent leur vie. Ophélie se met à nu, Amin, lui, se raconte pour mieux se taire. Il a arrêté ses études en médecine, gardé une passion pour la photographie et continue à écrire des scénarios. Y voyons-nous le double possible du réalisateur qu’il le réfute. Néanmoins, comme lui (ou est-ce l’inverse) Amin observe ses proches et leurs interactions, il enregistre la vie dont il se met légèrement en retrait – ce qui exaspère un peu sa mère, trop présente, qui voudrait tant qu’il s’amuse, qu’il profite, et qu’il lui fasse de beaux petits-enfants.

Abdellatif Kechiche met en lumière une tranche de vie qu’il semble immortaliser plus qu’il ne la met en scène. Nous rencontrons les personnages au fil de leurs interactions dans le foisonnement de l’été et la candeur d’un âge où un rien semble un tout – entre la plage et le café du village, le restaurant familial et la boîte de nuit locale. Toujours, au centre de ce petit monde, de son petit monde, Amin se tient en retrait. Le récit tient-il en quelques lignes que la richesse du scénario se trouve au-delà de toute narration. Cet été-là, alors que la notion de secret rencontre celle de rumeur et que les espoirs bien naïfs flirtent avec la désillusion, Amin semble s’éveiller à lui-même.

Abdellatif Kechiche s’attarde avec le protagoniste devenant témoin du jeu de drague de Toni (habile autant que douloureux aux yeux d’Ophélie qui devra en parler, mais maladif aux yeux de la mère d’Amin qui y retrouve son propre frère) comme de celui de son oncle qui, alcool faisant, oublie l’âge qu’il a. C’est l’été 1994. Les coeurs sont légers, les meurs peuvent (encore) l’être. Le réalisateur impressionne la vie comme le discours de personnages qui entrent dans l’âge adulte forts d’être encore des enfants. Ils se sentent libres et le sont donc.

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Amin rêve d’ailleurs, de cinéma. S’enferme-t-il devant ARSENAL d’Alexandre Dovjenko que sa mère le contraint à sortir. Il observe alors plus avant la jeunesse dont il fait partie et trouve au sein de la ferme où vit Ophélie une source d’inspiration ou, du moins, un centre d’attention. Objet du regard de Kechiche autant que sujet observant, Amin nous emporte de la fiction à la réalité documentaire le temps d’une séquence prodigieuse où, agneau parmi les brebis, il guète une mise à bas afin de l’immortaliser. Le paradoxe voudra que prenant place de nuit cette scène semble la seule dont l’éclairage requiert quelque artifice. S’il convient de littéralement qualifier MEKTOUB, MY LOVE (Canto Uno) de film solaire, cette scène l’est plus encore.

L’approche esthétique fait plus que participer à la sublimation des êtres, elle en est le garant. Évoquée d’entrée de jeu, la lumière est loin d’être accessoire : elle nous irradie, nous guide, nous réchauffe ou nous brûle (aussi) autant que les personnages. Nous ne pouvons qu’applaudir le travail de Marco Graziaplena et de son équipe. La mobilité de la caméra (ou plutôt des caméras) traduit l’exaltation tant d’une jeunesse que d’une famille (au sens pluriel comme premier) ; le cadre serré, la pulsion voire l’obsession du regard d’Amin. La dynamique du groupe se traduit dans une séquentialité qu’Abdellatif Kechiche travaille jusqu’à l’épuisement des scènes (et ce, même dans un montage quelques fois saccadé et pulsionnel, à l’instar de la seule séquence de sexe qui prend place au début du film et ancre le point de vue observant absolu – certes tronqué – d’Amin). Conduit-il à une certaine redondance que cet épuisement correspond à l’âge dont il traduit la vitalité. Il obtient le meilleur de tous ses acteurs (les plus jeunes comme les autres qui perdent leur âge au gré de leurs bavardages ou de leur égarement).

Le discours se répète à l’envi à mesure que les personnages tentent de se persuader d’une vérité à laquelle ils ne peuvent pas encore faire face. La justesse des dialogues est foudroyante, le jeu ne paraît pas. La mobilité des corps (qui twerkent un peu trop) trahit-elle l’époque que le film tend à une pleine intemporalité. Et si Kechiche attarde son regard plus que de raison sur les fessiers de ses actrices – trahissant par là son protagoniste qui, très sage, se veut heureux voyeur – il se veut avant tout « voyant ». Face à cette insistance (néanmoins jamais vulgaire), les mauvaises langues diront que MEKTOUB, MY LOVE (Canto Uno) offre à la notion de film de cul un sens littéral, mais c’est alors passer à côté de son discours libertaire. Car lorsque se clôt ce premier épisode, la vie s’offre à nous dans l’éclat de ce qu’elle de plus beau : la liberté de tous les possibles.

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MEKTOUB, MY LOVE – Canto Uno
♥♥♥(♥)
Réalisation : Abdellatif Kechiche
France – 2017 – 187 min
Distribution : Cinéart
Parenthèse lumineuse

Venise 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

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