Critique : Ma Loute

On 01/06/2016 by Nicolas Gilson

Farce prodigieuse, MA LOUTE se savoure et fait mouche. Satire fantasque et grotesque d’une société industrielle en plein essor, divisée entre bourgeoisie et petite gens, cette comédie burlesque se meut en une critique aussi joyeuse qu’acide de notre réalité contemporaine. Dirigeant dans le rôle des nantis des acteurs confirmés et renommés, et dans celui du bas peuple des non-professionnels, Bruno Dumont signe une comédie bouffonne qui s’inscrit pleinement dans une filmographie dont l’évolution est d’autant plus éblouissante qu’il demeure fidèle à ses tropismes. Désopilant.

ma loute - valeria bruni tedeschi

Fils aîné d’une famille de pêcheurs, Ma Loute est un « cueilleur de moules », un p’tit gars tellement « pittoresque » aux yeux des Van Peteghem dont la villa égyptienne a une vue sans pareil sur la baie de Slack. Tandis que les riches bourgeois lillois viennent, comme chaque année, s’y reposer, de mystérieuses disparitions inquiètent l’Inspecteur Machin et son adjoint. Parallèlement à leur enquête abracadabrante se tisse un histoire d’amour entre Ma Loute et Billie, la nièce Van Peteghem – ou le neveux.

Sur fond de cannibalisme, Bruno Dumont conte avec délice la rencontre entre deux mondes antagonistes qu’il caricature à dessein nous confrontant au ridicule et à l’abominable auxquels chacun court résolument. Exagérant d’une part les tics de langage – verbal comme corporel – de la bourgeoisie décadente, continuellement en représentation, et exacerbant la sincérité des gens ordinaires, il souligne d’emblée l’impossibilité des deux univers à entrer en contact. Plus encore, alors que les premiers se nourrissent du labeur des seconds, il évoque comme ultime pénitence la nécessité pour l’opprimé d’ingérer son oppresseur… Entre les deux, Billie, choisis son camps : le libre arbitre, soit-il aussi total que trouble puisqu’elle refuse toute normalisation.

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La rencontre avec l’ensemble de personnages (ou plutôt des entités sociales) pose le cadre de la représentation : au naturel des petites gens campées par les acteurs non-professionnels, répond l’éloquence et l’extravagance de Valeria Bruni-Tedeschi, Fabrice Luchini, Jean-Luc Vincent et une Juliette Binoche complètement dingue au point de nous laisser interdits. Succession de gueules et de silhouettes qui impressionnent nos sens ou marquent le burlesque, chaque personnages du bas peuple est campé avec force et panache. Une sincérité brute – jusque dans le délire le plus fantasque – qui se veut proprement subjuguante. Au milieu, une nouvelle fois, la personnalité qui donne vie à Billie, Raph, nous hypnotise par son caractère androgyne. Un alternative existe donc.

Visuellement subjugante, la mise en scène est l’une des clés de voute de la dynamique burlesque tout en garantissant la profondeur réaliste qui se détache au second plan. Ancrés narrativement, les comiques de répétition, à l’instar des chutes de la bourgeoisie et des roulé-boulés de l’Inspecteur Machin, sont mis en scène avec malice afin d’attiser l’attention du spectateur tout en le rendant complice d’une farce dont il ne peut que reconnaitre les ficelles dignes d’un Tati ou d’un Keaton. Un objet surprenant de la part de Bruno Dumont qui se distancie radicalement de son cinéma primitif. Pourtant, tout n’est question que de focales, le sujet de MA LOUTE s’inscrivant dans la continuité d’une oeuvre dont on se réjouit déjà de découvrir la suite.

MA LOUTE
♥♥♥
Réalisation : Bruno Dumont
France – 2016 – 122 min
Distribution : Cinéart
Farce satirique

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

Ma loute affichema loutemise en ligne initiale le 13/05/2016

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