Critique : Loveless (Nelyubov)

On 18/05/2017 by Nicolas Gilson

Comment mieux mettre en scène l’humain qu’en en montrant les failles ? Les personnages d’Andrey Zvyagintsev sont faillibles, mais refusent de l’admettre. N’est-ce a pas là la pire des faiblesses, celle qui consisterait à chouiner ? Ils se croient adultes, ils ne sont que des enfants aveugles comme la société dans laquelle ils évoluent. Photographie saisissante d’une Russie contemporaine, NELYUBOV (Loveless ou « Faute d’amour ») se veut universel : Un drame familial se meut en un magnétique thriller ; un voyage étourdissant qui nous confronte à nous-même.

Au crépulscule de l’enfance, Aliocha est confronté au divorce de ses parents, Boris et Zhenya. Alors que ceux-ci ne dialoguent pas avec lui, étant l’un et l’autre trop occupé à courtiser et à rêver à une nouvelle vie, il surprend une cruelle conversation : aucun d’eux n’envisage sa garde. Déjà invisible à leurs yeux, ils disparaît. Face au laxisme des autorités russes, Boris et Zhenya sont contraints d’entamer ensemble des recherches.

NELYUBOV

Le titre s’inscrit sombrement. Efficacement. « Faute d’amour ». En guise de prélude, un arbre filmé avec majestuosité dans un mouvement panoramique circulaire esquissant à la fois le vertige et l’hypnose. Quelques secondes, un instant suspendu. Quelques plans montrant la nature hivernale s’enchaînent : des arbres, un étangs, un reflet. Le cadre est fixe, et malgré le givre et la neige, malgré le souffle (exagéré) du vent, cette nature vit. La musique, déjà, nous interpelle. En guise de prologue, une sortie d’école : les enfants s’empresse de s’en enfuir, certains avec leurs parents venus les rechercher. Un gamin solitaire avance d’un pas lent. C’est Aliocha. Il n’est guère pressé de rentré chez lui. Il joue naïvement près de l’étang, au coeur d’une nature – plus automnale – à la fois inquiétante (par effet de travelling avant) et épaisante. L’enfant semble rêveur.

La rêve prend rapidement fin. Nous le retrouvons dans sa chambre, sa mère optant pour les cris, les injonctions et les reproches alors que l’intimité de l’espace de sa chambre – et de l’appartement familial – est mise a mal. « On a une visite. » L’appartement est en vente, réduit par les potentiels acheteurs (un couple en état de grâce) à son métrage carré. Le quotidien d’Aliocha se dessine lorsque, à la nuit tombée, ses parents évoquent leur divorce et sa garde. Les mots sont durs ; cruels. L’enfant en est témoin, et Andrey Zvyagintsev nous y confronte. Un scène frontale (comme l’approche), qui peut alors paraître excessive tant elle est absolue, mon stratège et déchirante. Toutefois, pour Aliocha, tout bascule : ne pensant qu’à eux-mêmes, ses parents considèrent le placer à l’orphelinat (« ça le préparera au service militaire »), et du moment que ça ne fasse pas tâche dans la « carrière » de Boris… Le lendemain, Aliocha est silencieux. Son trouble est apparent, mais Boris n’est pas là our le voir et Zhenya trop occupée sur son smartphone pour lui adresser un regard. L’enfant part à l’ecole. Il n’en reviendra pas, il ne s’y rendra pas. Il disparaît. Mais de cela, ses parents ne s’en rende compte que le lendemain.

Andrey Zvyagintsev saisit ses personnages dans le quotidien qu’ils se redessinent au rythme d’une journée. Travail bureaucratique pour Boris, dans une entreprise dirigée par un « orthodoxe radical » ; gestion d’un salon de beauté et de soin pour Zhenya. Lui est tracasser par la perte possible de son travail, elle est excitée par cette perspective. Leur égoïsme transparaît d’autant plus que le visage d’Aliocha, déjà, nous hante. Il compte refaire sa vie avec une jeune femme qu’il a mis enceinte ; elle envisage d’épouser un homme plus âgé qui a fait fortune. Il fait l’amour ; elle baise. Aucun ne songe à Aliocha.

La découverte de la disparition ne sonne pas comme un glas. Elle est un sujet supplémentaire de discorde. La rencontre avec la police nous confronte à un système qui n’a guère de temps à consacrer à la disparition d’un enfant. L’alternative est citoyenne – et presque militarisée dans son fonctionnement. Un système parallèle, bénévole, aussi efficace que dictatorial (seule lueur d’espoir néanmoins d’un « vivre ensemble »). Au fil des recherches, Andrey Zvyagintsev nous confronte à une société malade dont ses personnages sont le reflet, une société où le dialogue est virtuel ou sourd. Et si ses personnages sont détestables, il nous tient en haleine sans jamais nous prendre au piège. Le thriller s’impose dès lors qu’il y a disparition et recherche, mais la force du scénario (le quatrième écrit pour le réalisateur par Oleg Negin) est de dresser un portrait à la fois singulier de la société russe contemporaine et universel du devenir du monde. Avec en arrière-fond la situation internationale envisagée sous l’angle des médias russes…

L’approche esthétique est à dessein glacée au point d’en devenir glaçante. Optant pour une frontalité et une fixité littéralement « impressionnantes », Andrey Zvyagintsev nous confronte à ses personnages, nous invite à les observer tandis qu’il les scrute. Tantôt très proche d’eux, tantôt distant, ils les appréhendent sans concession, laissant parler leur environnement (à l’instar des lieux de « vie ») et offrant à leur comportement toute leur expressivité. Habile metteur en scène, il gomme toute idée de représentation parvenant à nous plonger au cœur d’un théâtre pourtant dépourvu d’humanité ; au cœur du théâtre de l’inhumain. Il attise habilement notre attention dès lors qu’il opte pour une ponctuelle mobilité, toujours fluide, en recourant à quelques travellings et mouvements vers l’avant qui se révèlent hypnotiques. Il s’agit alors de sensation.

Le montage est père de contrastes engendrant deux lignes rythmiques (entre coupes rapides, hâchées, et sequentialité des scènes) qui confèrent au film son intensité. Les compositions musicales d’Evgueni et Sacha Galperine, employées avec parcimonie, ancrent un trouble – le nôtre – et rendent le développement narratif, les interrogations soulevée et l’ouverture finale absolument hypnotisants. Comme un pavé jeté dans une marre, elles résonnent en nous, se dissipant peu à peu. C’est alors que les images d’ouverture nous reviennent. La joie des écoliers et la peine d’Aliocha. La nôtre.

NELYBOV
Loveless / Faute d’amour
♥♥♥
Réalisation : Andrey Zvyagintsev
Russie/France/Belgique/Allemagne – 2017 – 127 min
Distribution : Lumière
Drame

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

NELYUBOV cannes 2017

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