Critique : L’Insulte

On 17/01/2018 by Nicolas Gilson

« Quand les mots vont trop loin, il faut s’attendre à une réaction ». Si la réflexion peut sembler simple, cette réplique de L’INSULTE, aussi naïve soit-elle, dénoue l’escalade d’une altercation entre un chrétien libanais et un réfugié palestinien à laquelle nous confronte Ziad Doueri. Partant d’une situation anecdotique – une « banale » insulte – qui se meut en un fait-divers délicat, le réalisateur met en lumière et en perpective la réalité complexe d’un pays meutri par les guerres et les massacres où ont trouvé refuge de nombreux Palestiniens et où les chrétiens se sentent persécutés. Fort de son écriture et de sa direction d’acteurs, Ziad Doueri propose une puissante photographie sociétale à portée universelle.

Fervent supporteur du parti chrétien, Toni ne cache pas sa haine envers les Palestiniens. Garagiste à Beirut, l’homme vit dans un quartier que les autorités et les entrepreneurs sont fiers de mettre aux normes. Trempé par les eaux usées qui se déversent de son balcon, Yasser, le contremaître supervisant les travaux, lui propose de placer une corniche. Un geste que Toni considère comme intrusif, aussi il rejette sans grande courtoisie la proposition. Yasser l’insulte alors – « pauvre con » – et décide tout de même de placer une corniche. Toni la détruit avant de se plaindre auprès du contremaître général. Il exige réparation : Yasser, le Palestinien, doit lui faire des excuses. C’est bientôt l’escalade : les mots conduisent aux gestes, et les gestes au tribunal.

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Avant que l’insulte et l’escalade ne prennent place, Ziad Doueri saisit la réalité de Toni dont il souligne quelques éléments : son amour inconditionnel du Parti Chrétien, sa future paternité et son refus de quitter Beirut lorsque son épouse évoque la tranquillité de Damour. Le titre s’inscrit, l’action prend place. Le scénario se concentre d’abord sur Toni et son épouse avant de s’intéresser aux autres personnages à mesure que l’enjeu premier se module.

Lorsque l’insulte prend place, la réaction de Toni est d’autant plus saisissante qu’elle est plus violente que les mots prononcés. Aussi exagérée sa demande d’excuse puisse-t-elle paraître qu’elle n’en est pas moins légitime tout en essayant son étroitesse d’esprit et le caractère absolu de son raisonnement. Refusant d’abord de s’abaisser à des excuses, Yasser consent à se rendre chez Toni pour les lui présenter sous la pression de son employeur qui a peur de perdre les préférences des pouvoirs publics… Mais la réaction de Toni conduit à l’escalade : l’homme qui écoute en boucle un discours de haine à l’égard des Palestiniens donne dans la provocation. « Les Israéliens ont raison », dira-t-il, « les Palestiniens ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion » complétant sur un ton non moins vindicatif : « J’aimerais qu’Ariel Sharon vous ait tous fait disparaître ». Yasser en vient aux mains et lui brise les côtes. Toni porte l’affaire en Justine. Le scénario ouvre ainsi la sphère du privé à celle de la question publique. Un basculement qui s’opère en deux temps et permet d’envisager la problématique tant du point de vue – absolu – de Toni que de celui de Yasser.

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L’un est citoyen libanais, l’autre réfugié palestinien. Leurs droits ne sont pas les mêmes comme le ressenti des inégalités que cela engendre. Mais, les dépassant, celui-ci nourrit l’escalade jusqu’à rendre l’affaire médiatique et les enjeux sociétaux. Une simple discorde pourrait-elle mettre le feu aux poudres jusqu’à provoquer une guerre civile ? La question est pour le moins posée.

Bien que discurvise, l’approche n’est pas manichéenne et permet de mettre en lumière la complexité d’une réalité qui dépasse tant Toni que Yasser et dont l’ombre les habite jusqu’à les hanter. Ziad Doueri s’attaque aux figures du pouvoir : des policiers faisant leur boulot aux magistrats qui, oeuvrant dans un souci d’équité, sont taxés de favoritisme à l’égard de « la cause palestinienne » ; des employeurs qui offrent une chance aux Palestiniens – toutefois travailleurs illégaux – à ceux qui ne voient dans la défense de leur cause que leur propre intérêt. Si l’oppression des Chrétiens s’impose à travers le ressenti de Toni, elle est parallèlement exacerbée par le discours des leaders politiques du parti auquel il adhère comme par son avocat. La complexité de la réalité du Liban se dessine peu à peu jusqu’à opposer deux générations – celle qui a connu les différents combats et massacres, et celle qui aimerait pouvoir faire table rase et vivre simplement ensemble. La naïveté est plurielle, elle sera aussi salvatrice. Sont-ils dépassés par la situation que Toni et Yasser sont placés face à eux-même : un miroir dont le reflet est commun.

L’INSULTE
♥♥
Réalisation : Ziad Doueri
Liban / France / Belgique – 2017 – 110 min
Distribution : Cinéart
Drame

Venise 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

l'insultemise en ligne initiale le 31/08/2017

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