Critique : Les Fantômes d’Ismaël

On 17/05/2017 by Nicolas Gilson

Au fil d’une filmographie qui ouvre un dialogue avec elle-même, Arnaud Desplechin parvient sans cesse à se réinventer. Dans LES FANTÔMES D’ISMAËL ceux qui hantent le protagoniste sont à coup sûr les siens dès lors qu’il met en scène un réalisateur qu’interprête son complice de toujours Mathieu Amalric. Riche de références à ses personnages fétiches comme à ses obsessions, le film est un subjugant voyage à travers et au-delà de son esprit ; un conte fabuleux où les récits s’entremêlent et les vertiges sont nôtres. L’ensembe pourrait paraître complexe ou l’est sans doute, mais il se résume pourtant en un discours simple mettant un place une complicté entre les personnages et nous. L’expérience est sensible ; le film gage d’une liberté qui, en soi, est un véritable bonheur.

Les fantômes d'Ismael-©-Jean-Claude-Lother-01

Ismaël (Mathieu Amalric) est réalisateur. Il fabrique des films comme il dit, et là, il travaille à un nouveau projet dont Bloom (László Szabó) l’extrait au milieu de la nuit. Bloom, c’est le père de Carlotta (Marion Cotillard), l’épouse d’Ismaël qui a disparu sans laissé de traces il y a plus de 20 ans. Complice de son beau-père qui se dessine comme un mentor, Ismaël lui parle comme à un ami avant de rejoindre celle qui lui rend le goût de vivre, Sylvia (Charlotte Gainsbourg). Astrophysicienne, elle l’a rencontré deux ans auparavant. Avant que Carlotta ne réapparaisse.

« Mais qui est Dédalus ? »

Tandis que quelques notes inquiétantes de Grégoire Hetzel résonnent, le titre apparaît et travers littéralement l’écran. Il fait place à un effet de travelling qui épouse un même mouvement et l’agitation d’un homme exacerbée par l’élan que prend la musique. D’entrée de jeu Arnaud Desplechin nous emporte dans un tourbillon voire nous confronte une tornade. Avant que ne se dessine le caractère labyrinthique de son scénario, il nous plonge au coeur de ses dédales. Nous voguons au sein de la fiction dans une jouxte formelle au rythme d’un montage où se répondent, se fracassent une surabondance d’effets esthétiques. Mais qui est Dédalus ? Un ange ou un espion ?

Les-fantômes-dIsmael-Arnaud-Desplechin-Cannes-2017

Nous rencontrons alors Dédalus. Yvan Dédalus (Louis Garrel), et non Paul. Impossible toutefois de ne pas songer à TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE. Impossible de ne pas penser à COMMENT JE ME SUIS DISPUTER (MA VIE SEXUELLE). Qui a vu les films de Desplechin comprend alors qu’il se risque à la mise en abyme. Le jeu est d’abord taquin, mais s’impose rapidement à tous. En quelques minutes, au minimum deux lignes narratives se dessinent. Nous rencontrons alors Ismaël, bientôt Bloom et rapidement Sylvia. Et elle sera notre narratrice. Véritable tuteur pour Ismaël, elle nous prendra par la main afin de nous aider à traverser les tumultes d’un auteur.

Les fantômes d'Ismael-©-Jean-Claude-Lother-04

Se risquant à une mise en abyme frontale, Arnaud Desplechin ne donne pas dans la demi-mesure. Il moque un certain cinéma, le sien, et se moque de lui. Pourtant, ses démons ou ceux de ses personnages se révèlent communs. Ismaël est hanté par le fantôme de l’amour de sa vie au moment même où il est prêt à l’oublier. Pourtant lorsque débarque Carlotta (qui amène Hitchcock et l’ombre joyeuse de son oeuvre), le temps se suspend lorsqu’Ismaël avoue qu’il s’est arrêté 21 ans, 8 mois et 6 jours auparavant. Un choc pour nous, spectateurs. Un choc pour Sylvia qui devient spectatrice d’une re-apparition à laquelle nous préférerions la folie ou toute autre fuite imaginaire. La fuite pourtant s’inscrit. Un harmonie se brise. Les personnages aussi. Comme toute ligne narrative. Et dire qu’Ismaël s’attèle à l’écriture de son scénario. Nous voilà face à des éclats. Carlotta est là car elle ne savais plus où aller et n’avais plus rien à faire. Le coeur nous serre. Le scénarioest multiple : grandiloquent, romanesque, poétique, dramatique, espiègle et d’une folle drôlerie. La référence au travail Pollock est claire, et même revendiquée. Si d’aucuns trouveront l’objet agaçant, il se veut libre.

« Tu as été déclarée morte, Carlotta. Alors tu n’existes plus pour personne. »

Une liberté qui se retrouve dans la mise en scène. La richesse de la photographie est étourdissante. Arnaud Desplechin retrouve Irina Lubtchansky avec qui il compose une palette de lumières multiples et travaille une dynamique de cadrages tantôt (sur)expressifs, tantôt sensoriels. Un jeu pluriel de constraste qui ancre notre vertige à mesure qu’il souligne celui grandissant des personnages. Il y a dans le cinéma de Desplechin plusieurs niveaux de réalité, aussi le voici démultipliés dans LES FANTÔMES D’ISMAËL. Mais à l’instar de son protagoniste, le cinéaste doit s’inventer une fois encore. Et il le fait merveilleusement avec nombre de ses complices à l’instar de la monteuse, Laurence Briaud – garante de la structure de ce qui peut paraître ne pas l’être et de l’expressionisme du réalisateur – comme des comédiens magistraux (citons encore Alba Rohrwacher ou Jacques Nolot) qui nous emportent au-delà du miroir. « Vous vous demandez comment ça s’est terminé ? »

Les fantômes d'Ismael-©-Jean-Claude-Lother-07


Les Fantômes d’Ismaël: Trailer HD st nl par cinebel

LES FANTOMES D’ISMAEL
♥♥♥
Réalisation : Arnaud Desplechin
France – 2017 – 109 min
Distribution : September Film
Fable

Cannes 2017 – Sélection Officielle Hors-Compétition – Film d’Ouverture

Les fantômes d'Ismael-affiche

Les fantômes d'Ismael-©-Jean-Claude-Lother-08

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>