Critique : L’Économie du Couple

On 04/06/2016 by Nicolas Gilson

S’intéressant au couple à un moment-clé de sa relation, sa séparation, Joachim Lafosse propose une plongée troublante au coeur de l’indicible. Initié par Mazarine Pingeot et Fanny Burdino, le scénario se construit sous forme de chroniques dont la temporalité devient trouble au fil du montage. Dirigeant Cédric Kahn et Bérénice Bejo, le réalisateur belge parvient à magnifier l’émotivité plurielle de ses personnages. Petit drame bourgeois en plusieurs actes.

Marie (Bérénice Bejo) et Boris (Cédric Kahn) se séparent. Parents de deux jumelles, ils organisent une garde alternée insolite puisqu’ils continuent à vivre sous le même toit. Un choix qui n’en est pas un : Boris n’a pas les moyens de payer un loyer et exige de Marie qu’elle reconnaisse la travail apporté à un appartement dont elle est seule propriétaire, mais qu’il a entièrement rénové. Incapables de s’entendre sur une juste division, ils campent chacun sur leurs positions tout en faisant face à l’amour un temps partagé dont le fruit est au centre de leur attention.

L'économie du couple • versus •O'brother

Après un générique aux effets d’iris induisant une pulsion scopique, Joachim Lafosse nous plonge littéralement dans le quotidien de Marie alors qu’elle rentre chez elle, accompagnée de ses filles, une après-midi comme une autre. Entre les devoirs et le repas, les petits tracas ordinaires se dessinent dans l’énergie du temps derrière lequel semble courir la mère. Une ritualité mise à mal par la présence de Boris, le père des enfants. Celui-ci surgit au coeur d’une quotidienneté dont il ne fait plus ou ne doit plus faire partie. La séparation des parents s’imposent alors dans sa singularité. Cohabitent-ils de facto que Marie et Boris se sont imposés des règles. Enfin, Marie semble imposer les règles ; Boris les contredire. L’agacement est palpable. La défiance aussi.

Cette immersion est subjuguante et proprement impressionniste. Alors point focal de notre attention, Marie transcende à travers son énergie et son irritation la réalité d’une situation qui se dessine peu à peu à mesure que l’exposition se déploie. Travaillant avec grande fluidité sur la séquentialité des scènes, Joachim Lafosse offre au hors-champs une place prépondérante – c’est à travers le son que Boris entre en scène et à travers sa « résonance » que le trouble de Marie peut se réverbérer.

Alors que se dessinent quelques faux-raccords, la trame narrative se déploie sous forme de chroniques au fil desquelles le réalisateur observe ses personnages dont l’espace de vie devient une cage – une observation notée ponctuellement par la position de la caméra qui s’arrête à la porte de l’intimité de ceux qui forment un couple en dissolution. La pulsion scopique chez Joachim Lafosse est viscéralement voyeuriste. Il observe ses personnages, les scrute et les malmène. Obtient-il alors le meilleur de ses acteurs, qu’il ne semble avoir aucune empathie pour les personnages qu’ils incarnent. Cette froideur chirurgicale fait toutefois mouche. Véritable contraste au sein même de la fluidité apparente de l’approche, ce regard saisit Marie comme Cedric dans leurs failles, leurs hésitations, leur agacement ou leur colère.

L'économie du couple - Quinzaine - Versus production - Les films du worso ©Fabrizio Maltese

L’unicité première du lieu participe à créer un contrastant effet d’enfermement au coeur d’un espace qui est pourtant celui auquel tiennent les personnages et au sein duquel ils peuvent s’exprimer et trouver quelque apaisement. Toutefois le programme narratif s’impose rapidement tant les enjeux semblent ordinaires. Plus encore, mais peut-être est-ce là le coeur même du film, Marie et Cédric tirent leur séparation en longueur malgré leur exaspération respective – une séparation dont les raisons s’esquissent en pointillés. Partagent-ils l’envie commune que l’autre reconnaisse leur « mérite » qu’ils sont incapables de dialoguer dès lors qu’ils ne parlent pas, ne parlent plus le même langage.

Au coeur de cette agonie, les enfants qui demeurent viscéralement – et paradoxalement – au second plan sont des accessoires. Quant aux enjeux sociaux, ils sont surlignés sans réelle crédibilité : L’ECONOMIE DU COUPLE s’impose comme un mélodrame bourgeois tant les problèmes financiers évoqués se révèlent très (trop) aisément surmontables et le discours se veut didactique – n’oublions pas « la place de l’ouvrier dans le capital »… Néanmoins le film est une habile radiographie humaine.

Fin chef d’orchestre s’entourant d’une équipe technique qui nourrit chaque élément de l’approche (du camaïeux des costumes à la fluidité du cadrage, de la captation sonore au montage), Joachim Lafosse parvient à exacerber le ressenti de ses personnages grâce à une direction d’acteurs hors-pair. Cédric Kahn est-il épatant que Bérénice Bejo est sidérante au point de gommer la frontière, pourtant palpable, de la représentation.

L’ECONOMIE DU COUPLE
♥♥
Réalisation : Joachim Lafosse
Belgique / France – 2016 – 100 min
Distribution : O’Brother Distribution
Drame bourgeois

Cannes 2016 – Quinzaine des réalisateurs

l'économie du couple - affiche belge

mise en ligne initiale le 13/05/2016l'economie du couple joachim lafosse berenice bejo

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