Critique : Le Secret de la Chambre Noire

On 06/03/2017 by Nicolas Gilson

Premier film en français de Kioshi Kurosawa, LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE est une expérience hypnotique renversante. Sous ses faux-airs réalistes, le film nous conduit aux portes de la folie et de son aveuglement. Au fil d’une dynamique captivante initiant un voyage à travers et au-delà des genres, le réalisateur japonais questionne le fantasme des hommes en faisant d’une jeune femme – admirablement interprétée par Costance Rousseau – le miroir de leurs projections. Fantastique (dans tous les sens du terme) !

LE secret de la chambre noire - Daguerrotype

En épousant le pas et l’hésitation de Jean (Tahar Rahim), nous pénétrons la grande propriété d’un ancien photographe de mode qui a trouvé refuge en banlieue. Jean est novice en photographie, mais curieux et travailleur. Il se présente pour un poste d’assistant pour lequel son manque de formation devient un atout. Tandis qu’il attend que Monsieur Stéphane (Olivier Gourmet) le reçoive, il est guidé par une porte qui s’entrouvre vers l’intimité d’une cuisine ordinaire… En reprenant place, le jeune homme aperçoit ou croit apercevoir une femme. Il reconnaîtra la fille du photographe qui chaque jour pose de longues heures pour lui afin qu’il réalise le daguerréotype grandeur nature dont la perfection est devenue son graal.

Est-ce que c’est ça la réalité ? Où est la limite ?

Lorsque Jean pénètre la maison, elle parait se replier sur lui tout en devenant pour nous un labyrinthe gorgé d’inconnu. Pourtant les interactions sont simples et les mots presque simplistes. Jean découvre l’univers dans lequel évolue le photographe et sa quête du daguerréotype parfait. L’apparition de Marie, la fille de l’artiste, se dessine à travers un bain révélateur. Elle est son unique modèle à qui il demande de prendre très longuement la pose, soutenue par un exosquelette. Véritable figure de porcelaine, la jeune femme fascine Jean d’entrée de jeu. Après tout, n’est-ce pas elle qu’il a entraperçu dans la cage d’escalier ?

Asseyant la folie du photographe dans l’exubérance et la radicalité de son expression artistique, Kiyoshi Kurosawa appréhende Jean en nous confrontant à la réalité commune d’une génération qui tente de nouer les deux bouts afin d’être indépendante. Mais à mesure que la nouvelle occupation de Jean le coupe du monde, il est de plus en plus fasciné par Marie qui se livre peu à peu à lui. Quoique Jean demeure le protagoniste du film, l’écriture est à trois voix. Ce faisant, le réalisateur nous invite à éprouver la réalité de ses personnages – de la candeur de Marie aux excès de Stéphane. Il nous plonge ainsi littéralement au coeur d’un espace qui prend inexorablement vie alors que la raison – ou son contraire – guide Jean à convaincre Stéphane de s’en débarrasser, de vendre une demeure trop pleine de souvenirs dont on lui offre un très bon prix.

Le secret d ela chambre noire - Constance Rousseau

Ancrant son film dans le réel, Kiyoshi Kurosawa joue d’emblée avec nos sens. Créant un faux suspens à travers un piste immobilière qui devient pour Jean un miroir aux alouettes, le réalisateur détourne notre attention des principaux enjeux de son intrigues afin de mieux nous y confronter. Nous laissant d’emblée présager une logique de film de genre, il ne cesse de nous emporter d’une dynamique à une autre en offrant à son film des contours de thriller et de romance.

L’approche est étourdissante. Le travail sur le son est littéralement sensationnel tandis que la lumière ancre un étonnant dialogue avec le principe même de la photographie où les notions de pétrification et de révélation font sens. L’espace se module sous nos yeux, comme les personnages – dominés par leur environnement ou leur propre nature. Ce voyage au-delà de la raison, du temps et de l’espace, à l’image du daguerréotype ultime, est proprement orchestré par une composition extraordinaire de Grégoire Hetzel qui semble être le coeur du film et lui offre son souffle.

Si ce voyage se vit et ne s’explique pas – tant il bascule vers le fantastique – Kiyoshi Kurosawa transcende à travers le personnage de Marie un questionnement autour de la représentation de toute figure féminine. Elle est la clé de toute compréhension, tout en étant pour son père comme pour Jean le miroir de leur propre projection. Elle apparaît n’être que le reflet qu’ont d’elle les autres, le reflet qu’ont d’elle les hommes : une nature morte (à l’instar de la corbeille de fruits qu’elle posera sur une table), pétrifiée face à son père et idéalisée (jusqu’à changer d’apparence) aux yeux de Jean. Elle est la projection fantomatique de celle à qui le monde confère une place sans lui offrir la possibilité de l’y forger elle-même. Mais comme le rappelle le réalisateur, la mort est une illusion et notre destin est entre nos mains.

LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE
♥♥♥♥
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
France / Belgique / Japon – 2016 – 131 min
Distribution : Lumière
Fantastique

Film Fest Gent 2016 – Compétition Officielle

Le secret de la chambre noire - posterLe secret de la chambre noire - tahar Rahim le sceret de la chambre noire - Tahar Rahim Constance Rousseau

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