Critique : Le Fils de Joseph

On 15/07/2016 by Nicolas Gilson

Véritable orfèvre, Eugène Green nous convie avec LE FILS DE JOSEPH à une troublante expérience cinématographique. Nous demandant d’être actifs et d’accepter les codes de la représentation auxquels il nous confronte – notamment à travers la singularité du langage auquel il redonne sens – il crée une vivifiate liaison entre le mythe et le récit, le symbolisme et le réalisme, entre ses personnages et nous. Du grand cinéma.

« Ce mec n’a aucun sens des affaires. »

Vincent (Victor Enzefis) vit avec sa mère, Marie (Natacha Regnier). Il n’a pas de père ou du moins le prétend-elle. Désireux d’obtenir une réponse à une question pour lui existentielle, l’adolescent trouve le nom que sa mère lui tait depuis toujours. Voulant tuer ce père (Mathieu Amalric), un riche éditeur parisien, il fera la rencontre déterminante de Joseph (Fabrizio Rongione).

Le Fils de Jospeh - Victor  Ezenfis

D’abord, il y a le phrasé. Le décor aussitôt assis, alors que nous sommes face aux jeux d’enfants qui se complaisent à tyranniser un pauvre rat, il y a le phrasé. Les mots livrés avec tout le volume de leur consonance nous troublent tant ils sont vecteurs d’un décalage nourri de la désuétude et de la beauté des liaisons. À la diction parfaite des personnages répond une forme d’immobilisme des corps qui ancre une distanciation, qui (nous) impose un code dont s’amuse savamment Eugène Green. Subjugués par la rhétorique du cinéaste – celle-ci n’aura cesse de se déployer au fil de son approche esthétique – nous plongeons dans un récit symbolique et fabuleux dont l’humour nous séduit autant que la grâce.

« Tu ne me dois aucune reconnaissance,

mais je ne mérite pas que tu fouilles mes affaires. »

Nourri d’emblée de références bibliques et mythologiques – selon que la notion de foi nous questionne ou non – le récit est intelligemment chapitré. Le prélude du film en dessine-t-il la grammaire que le premier intertitre guide notre regard. Les enjeux relationnels dont il est question se découvrent et se déploient sous « Le Sacrifice d’Abraham ». Le trajet de Vincent, qui le conduira notamment à rencontrer « Le Charpentier » avant « La Fuite en Egypte », évolue du portrait aussi juste que sensible d’un adolescent en pleine crise identitaire – derrière le code langagier se trouve l’essence – à un questionnement pertinent sur la fatalité, la transmission et la famille.

Le fils de Joseh - Natacha Regnier

Plus encore, usant d’un humour proche du burlesque, Eugène Green tourne en dérision la « boboitude » et la suprématie du couple auxquelles tend notre société – voire le devenir général d’un monde où l’on ne se parle plus en se réfugiant derrière des écrans. Alors que Vincent est en quête de re-père-s, le cinéaste révèle une société où ceux-ci s’évaporent. Derrière le coquasse de quelques situations – à l’instar du camarade de Vincent qui monte une affaire de « vente de sperme » en ligne – il ponctue sa ligne narrative de nombreux commentaires qui entrent judicieusement en dialogue avec l’intrigue qu’il développe.

« Je te souhaite de cueillir les fruits de ta vertu »

Jouant au fil de son approche avec l’artificialité induite par le médium cinématographique dès lors qu’il est question de fiction et de re-présentation, Eugène Green nous confronte à une expression singulière qu’il serait réducteur de qualifier de théâtrale. Derrière la grammaticalité du verbe, se trouvent la pureté des sentiments. Le réalisateur les mets à nu, attisant notre attention sur le sens de la retenue, l’explosivité de la syntaxe et l’expressivité des regards. Le reste, le geste, devient l’expression du théâtre commun de la vie en société – tantôt exacerbée par la caricature jouissive de quelque microcosme littéraire (une satire où Maria de Meideros excelle). L’anachronisme se veut critique : le caractère abrupte des justes liaisons se révèle également être le révélateur de l’agonie du langage. Et la distance avec un certain réalisme (celui qui rejettera notamment ce code) devient le synonyme d’une distance de regard sur la réalité que transcende, au-delà de tout symbolisme, le réalisateur.

Le Fils de Joseph - Mathieu Amalric - Maria de Meideros

La « plénitude » des phrases offre aux échanges la continuité nécessaire au dialogue, à l’établissement du dialogue comme un échange où l’on écoute au-delà de dire, et dès lors à toute relation. Les mots deviennent ainsi un élément de médiation, autant entre les personnages qu’entre le film et nous. Ce faisant le réalisateur donne une importance à la notion même de temporalité : de celle qui transcende le sujet même du film – dont l’universalité prend source dans la mythologie – à celle qui a cours au coeur de celui-ci. Sorte de stase, une scène développe plus que les autres cette idée de partage dans la continuité, lorsque Vincent et Joseph assiste à l’interprétation d’un chant en latin (par Claire Lefilliâtre). Aussi obscures puissent alors sembler les mots que leur expressivité – au sens propre de la représentation – exacerbe tout ressenti. Le temps suspend son cours.

« Le secret de la réussite, c’est la polyvalence »

Témoignant d’un sens rare du cadrage et du montage, Eugène Green compose une oeuvre aussi sublime que sensationnelle. La photographie (signée Raphaël O’Byrne) se veut impresionniste tandis que les couleurs (des costumes d’Agnès Noden comme des décors de Paul Rouschop) – étudiées avec soin – semblent être les notes rondes d’une partition dont le lyrisme est réjouissant et la liberté éblouissante. Enfin, l’interprétation est proprement grâcieuse. Répondant à une logique a priori articielle jusquà paraître mécanique et purement déclamatoire, le jeu se révèle d’une intensité étourdissante. Car si les yeux que le cinéaste aime saisir sont le miroir de l’âme, celle de Vincent, Marie, Jospeh et les autres nous transpercent.

LE FILS DE JOSEPH
♥♥♥(♥)
Réalisation : Eugène Green
France / Belgique – 2016 – 115 min
Distribution : Lumière
Fable

Berlinale 2016 – Forum

Le fils de Joseph - Affiche - posterLe Fils de Jospeh - Victor  Ezenfis - Eugène Green Le Fils de Jospeh - Victor  Ezenfis - Natacha Regnier - Fabrizio Rongionemise en ligne initiale le 09/06/2016

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