Critique : Le Fils de Jean

On 28/08/2016 by Nicolas Gilson

Signant l’adaptation du roman Si je pouvais me rapprocher de toi de Jean-Paul Dubois, Philippe Lioret questionne la paternité en nous fondant au ressenti de son protagoniste qui, à trente ans, découvre qu’il a deux frères à l’autre bout du monde. Étourdis comme cet adulte qui se retrouve soudainement à nouveau enfant, nous nous envolons avec lui vers le Grand Nord à la découverte d’un père jusqu’alors inexistant dont la mort est assurée mais le corps a disparu. Écrit et mis en scène avec finesse et acuité, LE FILS DE JEAN se meut inexorablement en un peinture universelle de « l’humain » où la figure paternelle est mise à nu.

Il la regardait comme s’il venait de découvrir le monde.

Un appel téléphonique qui n’a rien de banal ouvre le film. Pourtant, c’est à travers le caractère ordinaire de l’action que Philippe Lioret en souligne la singularité. Un homme cherche à joindre une femme aujourd’hui décédée, il dit avoir un colis pour son fils Matthieu. Des informations s’échangent. Le dit Matthieu (sensationnel Pierre Deladonchamps) est mis au courant. Il téléphone à l’inconnu (remarquable Gabriel Arcand) et apprend le décès d’un père qu’il n’a jamais connu. Il pose alors une question : « Il avait des enfants ? » La réponse lui donne le vertige.

Les yeux au ciel photos: Sébastien Raymond.  seb©sebray.com

En trois séquences, Philippe Lioret révèle la réalité de Matthieu – de son enfance où il fut élevé par sa mère et son beau-père à son activité professionnelle et à sa situation familiale actuelle. Complice de la mère de son fils malgré leur séparation, il sent le devoir de s’envoler vers le Canada à la rencontre des deux frères qu’il vient de se découvrir. L’adulte assuré fait place à un enfant sans repère malgré une personnalité marquée.

Arrivé au Canada, l’homme qui l’a contacté, Pierre, le meilleur ami de Jean, son père, l’attend à l’aéroport. Contrarié par son arrivée, il lui demande de garder le secret. La trame narrative se déploie alors imperceptiblement au fur et à mesure du trajet de Matthieu, décidé à rencontrer ses frères – doit-il promettre de ne pas révéler qui il est. Une promesse qu’il respecte tandis que le secret est révélé à l’épouse et à la fille de Pierre que Matthieu rencontre.

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S’il n’est pas anodin que Matthieu trouve une complicité avec Angie (éblouissante Marie-Thérèse Fortin), la femme de Pierre, le trentenaire noue également rapidement une connivence avec sa fille Bettina (sublime Catherine De Léan) qui élève seule de jeunes jumelles. La vivacité des échanges est nourrie par le réalisme des dialogues riches d’informations. Absurde dès lors qu’il ne trouve pas ce qu’il est venu cherché, le trajet de Matthieu n’en est pas moins puissant.

Derrière des caractérisations habiles, au fil d’une évolution narrative où nous épousons le point de vue du protagoniste, et faisant preuve d’un sens aussi délicat qu’intelligent du cadrage, Philippe Lioret nous conte l’indicible et nous rend complices de moment suspendus et de regards qui deviennent autant de révélateurs, de signes d’une transfiguration de l’ordinaire. Le « père » est-il mis en question qu’il est bientôt sublimé à travers ses failles, son absence ou, au contraire, sa présence, métamorphosant l’enfant qu’il demeurera à jamais.

LE FILS DE JEAN
♥♥♥
Réalisation : Philippe Lioret
France – 2016 – 98 min
Distribution : Cinéart
Drame

Les yeux au ciel photos: Sébastien Raymond.  seb©sebray.com

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