Critique : Le Ciel Attendra

On 28/10/2016 by Nicolas Gilson

Croisant les lignes de vie de deux adolescentes embrigadées par Daesh, Marie-Castille Mention-Schaar nous confronte à la réalité trouble de la radicalisation et de son émancipation. Portant le choix d’un titre évocateur, la réalisatrice tente de composer avec LE CIEL ATTENDRA un récit choral au fil duquel elle prend le spectateur en otage tout en l’éclairant sur une situation qui frappe de plein fouet « nos sociétés ». Plus sentimentaliste que sensationnel.

Lorsque le RAID débarque au milieu de la nuit chez la famille Bouzaria, Catherine (Sandrine Bonnaire) et Samir (Zinedine Soualem) découvrent avec stupeur que Sonia (Noémie Merlant), leur fille ainée, a été embrigadée par des islamistes radicaux. Encore interdits, les parents décident de suivre l’accompagnement de leur fille en la gardant chez eux, isolée d’Internet. Parallèlement, Mélanie (Naomi Amarger) succombe peu à peu sur la toile à un « prince » qui nourrit d’espoir et de fausses vérités sa lassitude d’un monde consumérique.

Le Ciel Attendra  Noémie Merlant

Avant d’ancrer les vertiges auxquels les Bouzaria sont confrontés, Marie-Castille Mention-Schaar esquisse la « normalité » à laquelle répond Sonia, du moins au regard des autres, afin de souligner l’interdiction qui frappent bientôt ses parents. Loin d’être aveugles, ils n’ont pas en main les clés de lecture qui leur auraient permis de voir le basculement vers la radicalisation qui a pourtant emporté leur fille. Alors que, comme eux, nous sommes happés par la situation, tandis que Sonia emprunte malgré elle le chemin de la « rédemption », nous découvrons le miroir de cette réalité à travers l’embrigadement de Mélanie (elle aussi a priori appréhendée dans la banalité de son quotidien avant que tout ne bascule). Toutefois, à cette double approche scénariste répond une surenchère trop monstrative, développée afin d’exacerber notre trouble et de tendre au tragique : tandis que nous arpentons ces routes qui s’opposent, nous croisons celle de Sylvie (Clothilde Courau) qui pleure sa fille partie faire le jihad. Contrairement à la mère de Sonia, lorsque la réalité l’a frappée sans prévenir, il était trop tard…

Les axes narratifs se nourrissent-ils les uns les autres, que la choralité à laquelle tendent Marie-Castille Mention-Schaar et de sa co-scénariste Emilie Frèche manque cruellement d’équilibre. Est-il louable de leur part de vouloir appréhender un maximum de facettes de la réalité qu’elles mettent en scène, qu’elles semblent plus s’intéresser à l’état psychologique de leurs personnages qu’à leur réelle psychologie. Nous restons dès lors à distance du sujet, le plus souvent observateurs et quelques fois proprement voyeurs, en raison des choix esthétiques portés par la réalisatrice.

Le Ciel Attendra Naomi Amarger

Étonnamment, au fur et à mesure du développement, Marie-Castille Mention-Schaar ne cherche pas tant à comprendre ses personnages qu’à montrer, voire à « mettre en scène », leur confusion – sans pour autant faire pleinement confiance à son approche pourtant bien suffisante. À mesure que les parcours de Sonia et de Mélanie s’éclairent dans leur opposition (la première est privée d’Internet tandis que la seconde est comme hypnotisée à travers les réseaux sociaux), nous projetons sur l’aveuglement de Mélanie une certaine universalité – son parcours n’est-il pas après tout celui initié par Sonia ?

Se posant en « grand imagier », Marie-Castille Mention-Schaar lève le voile sur une situation qu’elle cherche à transcender en composant des tableaux pour le moins expressifs à l’instar des scènes où Sonia trouve refuge en se drapant. Gomme-t-elle toute logique temporelle au montage afin d’envisager en un même mouvement l’ensemble des trajectoires que cette donnée, pourtant cruciale, nous échappe : à défaut d’être ressenti, le temps, comme la syntaxe de chacune des lignes narratives, nous est conté (notamment au coeur des groupe de paroles également mis en scène et menés par Dounia Bouzar qui interprète son propre rôle).

Aussi troublantes soient Noémie Merlant, Naomi Amalger, Sandrine Bonnaire et Clothilde Courau, l’approche esthétique de Marie-Castille Mention-Schaar pêche par excès. A vouloir trop en dire, elle ne prend jamais le temps faire corps avec ses personnages dont le ressenti apparaît être un objet de représentation ou s’exprime, comme de trop nombreux éléments, à travers le dialogue. Alors qu’elle tient un main un sujet en or, elle n’évite aucun écueil esthétique, ne donne pas à ses propres compositions visuelles une respiration suffisante et sombre dans la caricature tant certaines scènes paraissent artificielles. Dommage.

LE CIEL ATTENDRA

Réalisation : Marie-Castille Mention-Schaar
France – 2016 – 100 min
Distribution : Cinéart
Drame

FIFF 2016 – Regards du présent

Le ciel attendra - affiche

Le Ciel Attendra_critique LeCielAttendra_NaomiAmarger

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