Critique : L’Atelier

On 04/11/2017 by Nicolas Gilson

En 2008, Laurent Cantet saisissait la vie d’une salle de cours au fil des interactions entre les élèves et leur enseignant, l’écrivain François Bégaudeau, avec ENTRE LES MURS (décrochant la Palme d’Or). Après RETOUR A ITAQUE où il mettait en scène, en 2014, les retrouvailles d’amis, le cinéaste s’intéresse une nouvelle fois à une dynamique de groupe et part du dispositif d’un atelier d’écriture (où de jeunes adultes habitant La Ciotat travaillent avec une écrivaine parisienne à la rédaction d’un roman noir) pour appréhender le dialogue suscité et mettre en perspective la confrontation entre deux générations et autant de mondes. Fort de saisir l’énergie du groupe, il s’intéresse plus particulièrement à l’élément perturbateur de celui-ci, Antoine (éblouissant Matthieu Lucci), qui fascine irrémédiablement la romancière menant la rencontre (Marina Foïs, plurielle). Ce faisant, le cinéaste esquisse un portrait saisissant du jeune homme au coeur duquel il questionne la place accordée aux nouveaux médiums (et médias) de communication. Littéralement impressionnant.

Sexy comme le diable

Le temps d’un été, Antoine accepte de rejoindre un atelier d’écriture mené par Olivia, une romancière jouissant d’une certaine célébrité. Avec six autres jeunes adultes sans emploi vivant comme lui à La Ciotat, il doit collaborer à l’écriture d’un roman noir avec pour seule contrainte la situation de l’action dans leur ville. Forte tête, le jeune homme solitaire aime à provoquer les autres membres du groupe dont il conteste sans détour les propositions. Se mettant ses condisciples à dos, Antoine n’est guère intéressé par le passé ouvrier de la ville que d’aucuns aimeraient mettre en scène et lui préfère une violence attisée par l’actualité et un extrémisme politique auquel il semble adhérer comme en témoignent ses propos souvent racistes. Une violence tout à la fois alarmante et intrigante.

« L'Atelier » de Laurent Cantet

Trottant dans sa tête depuis une vingtaine d’années, ce sujet d’atelier d’écriture permet à Laurent Cantet de questionner le regard que porte sur la société une pleine génération tout en mettant en perspective celui de la romancière qui pourrait être le sien. Si à l’origine du scénario qu’il signe avec son complice Robin Campillo il y a un véritable atelier d’écriture qui s’est tenu à La Ciotat alors confrontée aux conséquences de la fermeture de son chantier naval, en transposant cette genèse en 2016 – soit près de 30 ans après cette fermeture et le mouvement social qui y succéda en vain – Laurent Cantet se concentre sur la génération « d’après », celle qui n’a pas connu les chantiers mais uniquement les conséquences de la mort d’une industrie. Aussi le sentiment de nostalgie dont il sera question dans les discutions du groupe dépasse tout régionalisme malgré un ancrage singulier. Le devenir de cette industrie, à savoir la maintenance des yachts de plaisance, sera questionné au fil de la narration et permettra de porter un regard sur « le devenir du monde » selon les impressions des uns et des autres. Un sujet riche pourtant secondaire – c’est que le réalisateur parvient à aborder une multitudes d’enjeux au fil d’une ligne narrative a priori très simple.

Si la dynamique de groupe est l’un des moteurs du film, Laurent Cantet l’aborde à travers le regard d’Antoine en mettant en place d’entrée de jeu une dynamique allant « de l’un au groupe et du groupe à l’un ». L’approche se veut intrinsèquement organique. Sans nous en apercevoir nous sommes fondus au ressenti d’Antoine avant même de le rencontrer, d’abord plongés dans le son caractéristique des calanques où il se réfugie avant d’épouser son regard tandis qu’il joue à la console. Paisible lorsqu’il se laisse flotter sur l’eau, le jeune homme ne l’est pas forcément lorsqu’il se retrouve dans une dynamique de groupe. Figure parmi les autres au coeur de l’atelier, il est rapidement l’élément qui se soustrait aux autres. C’est ainsi que lorsqu’à l’issue de la première journée tous font route ensemble, il s’en détache et, solitaire, emprunte son propre chemin. Aussi, à l’exception d’Olivia qui garantit la coexistence de deux générations, il sera le seul personnage dont on découvrira l’intimité au point de s’imposer comme le protagoniste du film. Nous le rencontrons au coeur d’une famille dont il s’isole au grand dam de ses parents comme auprès de ses amis où il a tendance à se positionner également en retrait. Et nous le découvrons aussi dans ses interactions sur les réseaux sociaux comme dans le travail de son corps.

l-atelier-laurent-cantet

S’il faut louer la qualité d’écriture tant le réalisme des situations est foudroyant, il est nécessaire de souligner la puissance du montage orchestré par Mathilde Muyart qui confère au film force et organicité tout en permettant à Laurent Cantet de ne pas bêtement « observer » Antoine, mais de mettre en scène un réel échange de regards : outre celui qu’il porte sur son protagoniste (faisant écho à celui d’Olivia), Laurent Cantet saisit celui d’Antoine sur le monde qui l’entoure et ceux de chacun des membres du groupe sur leur réalité, sur l’hypothèse de fiction comme sur Olivia ou l’histoire de La Ciotat qu’ils mettent eux-mêmes en perspective. Au-delà, L’ATELIER se dessine comme une réelle observation du monde tel qu’il est au moment du tournage, en 2016 : le réalisateur questionne habilement la place des réseaux sociaux et le rapport à l’image que leur utilisation engendre (celle que l’on maîtrise à l’instar d’Antoine qui met en scène ses plongeons comme celle qui nous échappe lorsque Olivia le « traque » sur la toile).

La sincérité de l’approche est d’autant plus évidente que le réalisateur assume pleinement une mise en abyme à travers la figure d’Olivia. Ils ont en effet une fascination commune pour une même génération et un même personnage, Antoine (elle le trouve sexy comme le diable, il le rend tel). Mais si la romancière est face à une page blanche, tandis qu’Antoine lui adresse la critique la plus judicieuse qui soit sur l’artificialité de son écriture, le réalisateur parvient à transcrire le réalisme de son propre sujet. L’approche « naturaliste » (la lumière du film est troublante) se veut sensorielle, offrant au film une véritable couleur tout en rendant effective la rencontre comme la confrontation dont nous avons l’impression d’être les témoins.

L’ATELIER
♥♥♥(♥)
Réalisation : Laurent Cantet
France – 2017 – 113 min
Distribution : Cinéart
Comédie dramatique

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Un Certain Regard
Film Fest Gent 2017 – Galas & Premières

L'atelier Cantetaffiche-LATELIER_Cineart

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