Critique : L’Amant Double

On 27/05/2017 by Nicolas Gilson

Il est des films à ne pas lire au premier degré, sans quoi leur caractère horrifique vous prend singulièrement à la gorge. L’AMANT DOUBLE, le 17ème long-métrage de François Ozon, en fait partie. Sulfureux à dessein, il peut apparaître vulgaire à souhait dès lors que l’image qui y est projetée de la femme est celle, objectualisée, de la faiblesse et de la perversion. Un miroir abjecte au coeur duquel le viol est un fantasme père de jouissance. En adaptant très librement une nouvelle de Joyce Carol Oates (écrite sous son pseudonyme Rosamond Smith), la réalisateur propose un film de genre qui glisse du thriller à l’horreur avec grotesque et grandiloquence. Un film clinique, chirurgical. Glaçant.

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Chloé (Marine Vacth) se plaint de douleurs à l’abdomen, pourtant il semblerait qu’elle n’a rien. Elle psychotise vraisemblablement. Elle décide d’entreprendre une psychothérapie en se rendant chez Paul Meyer (Jérémie Renier), un thérapeute recommandé par sa gynécologue. Gagne-t-elle quelque assurance que son psy lui annonce ne plus pouvoir continuer à la suivre car il est tombé amoureux d’elle. Les sentiments sont partagés et ils s’installent bientôt ensemble. Lors de l’emménagement, Chloé se montre curieuse et ouvre un carton contenant les effets personnels de Paul. Elle lui découvre un autre nom de famille (Delord) et un frère jumeau, Louis, dont il ne dit mot mais qui se révèle, lui aussi, être psy (Jérémie Renier à l’intonation plus marquée et la mèche mieux rangée).

« Je crois que j’ai envie de rester faible et que vous, que vous, vous restiez fort. »

Avant que toute intrigue narrative ne prenne place, François Ozon nous confronte littéralement au personnage de Chloé. En mode shooting, il signe une véritable mise à mort où s’entremêlent les hypothèses de pétrification (la prise de photographie) et de réification (avant d’avoir un nom Chloé est l’objet de notre regard et l’objet de représentation). Par jeu de fondus enchainés, il nous place face à l’intimité de la jeune femme en en cadrant au plus près le sexe entrouvert par un spéculum. La légère infection évoquée s’impose lorsque l’oeil de l’actrice se superpose à l’organe génital et lui succède, versant une larme tandis que la jeune femme répond négativement à la question de savoir si on lui fait mal. Chloé est ensuite face à nous ; déjà distante d’elle-même.

Elle se rend chez Paul Meyer et tâte la terre d’une orchidée avant de se livrer à lui. Une mise à nu, simple et directe au fil de laquelle elle se raconte : mal de ventre, recherche d’emploi ou relation à la mère. Les rendez-vous s’enchaînent tandis qu’en parallèle Chloé a un nouveau travail – gardienne de salle dans un musée. La jeune femme qui se livre à travers les mots est la représentation d’elle-même, une image glacée exposée comme une oeuvre ou, plutôt, comme un cliché. Les échanges sont froids, mécaniques. Le cadre est le plus souvent serré ; l’approche est frontale, froide voire clinique. Le mouvement de la caméra, comme à l’intérieur du cadre, se veut hypnotique. Parallèlement, François Ozon ancre une hypothèse de division qu’il démultiplie : l’enchainement des plans conduit à leur superposition, les divise ou les confronte, tandis que la présence de miroirs assoit parallèlement une dynamique (elle-même multiple) de reflets et de dédoublements.

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Si jusqu’alors le développement narratif ne consiste qu’à la projection de Chloé par sa propre évocation – une projection des plus réductrice où la femme assoit sa faiblesse et son besoin de domination masculine – l’installation du couple constitue un premier basculement. Fatalement amoureuse de celui qui l’est d’elle, Chloé emménage avec Paul et leur vie paraît mécanique. La voisine (formidable Myriam Boyer) nous intrigue-t-elle qu’elle semble être un personnage prétexte à introduire le chat de Chloé, avec qui Paul entre en rivalité, et une part de mystère digne du cinéma bis. Une impression grotesque soulignée par la découverte tout en finesse de l’identité trouble de Paul et de son potentiel frère jumeau… Attention : thriller.

Faute de dialogue, Chloé qui n’en a aucun hormis avec son amant, se rend alors chez Louis Delord dont les méthode sont singulières. Méprisant et sûr de lui, il agresse d’emblée sexuellement Chloé qui – fatalement ? – en redemande. Est-elle curieuse de découvrir la vérité que le réalisateur s’excite à fantasmer des névroses dont il esquisse une étrange normalité, banalisant voire légitimant le viol. Le thriller vire à l’érotique – un érotisme à sens unique où la domination (masculine) est intégrée par Chloé qui désire soudain baiser littéralement Paul. Le grotesque est alors complet. Les codes appuyés du thriller font place à ceux de l’horreur. Sur fond de gémellité nourrissant les échanges non physique entre Louis et Chloé, le délire s’inscrit et la résolution nous est crachée au visage. Entre temps, nous découvrons une Jacqueline Bisset rapidement duale et quelques trucages plus ou moins saisissants censés témoigner de la déraison de Chloé.

Maîtrisant ses outils non sans démesure (à l’instar d’une composition de Philippe Rombi sur-présente), François Ozon propose un film d’une saisissante froideur dont il faut parvenir à se distancier pour ne pas s’arrêter à la misogynie qui en transpire.


L’Amant double: Teaser HD par cinebel

L’AMANT DOUBLE
•/♥♥
Réalisation : François Ozon
France – 2017 – 110 min
Distribution : September Film
Thriller érotico-misogyne

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle 

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