Critique : Laissez Bronzer Les Cadavres

On 04/08/2017 by Nicolas Gilson

Thriller hypnotique et ludique, LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES nous immerge inexorablement au coeur de l’onirisme où l’érotisme et le morbide s’unissent. Signant l’adaptation du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid paru en 1971, Hélène Cattet et Fruno Forzani s’approprient le récit de gangster et réinventent le « film de siège ». Ils trouvent dans la narration première un espace de jeu dont ils ne cessent de redéfinir les contours à mesure qu’ils modulent leur propre grammaire – scénaristique comme esthétique. En composant un film plus encore organique et sensitif que leurs précédents, ils nous invitent à un voyage étourdissant, truffé de références et de clins d’oeil : un véritable feu d’artifice.

« Il s’est vraiment passé tout ça pendant qu’on dormait ? »

Dans un village abandonné sur les pointes d’une falaise qui surplombe la mer, vivent une artiste anarchiste et un écrivain alcoolique. Un décor suspendu dans le temps comme dans l’espace où se réfugie une bande de malfrats qui vient de dérober 250 kilos d’or tout en prenant en stop l’épouse de l’écrivain, son fils et la nourrisse. La planque a été mise en place par « l’avocat » de l’artiste, tout semble donc normal lorsque les courses sont sorties du coffre. Une certaine tension est-elle palpable que la chaleur écrasante paraît l’assommer jusqu’au moment où débarquent deux flics trop curieux…

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« Tire ». Un homme, une femme. Une voix autoritaire. Deux yeux, des bouches. Le canon d’un fusil. Et le vent. Le bruit du vent. L’impression du vent qui malgré sa force laisse imperturbables les personnages dont le morcellement traduit la force. Trois coups de feu. Trois couleurs. Cigare en bouche, l’artiste (éblouissante Elina Löwensohn) quoique stoïque est perturbée par la symétrie des impacts laissés par les balles. Putain de symétrie. Cette symétrie pourtant domine l’approche dont les réalisateurs semblent eux-mêmes se moquer tout en témoignant d’une rigueur absolue. La photographie de Manu Dacosse est d’entrée de jeu époustouflante. Elle le sera plus encore ensuite. Au sens du cadrage répond une mise en lumière non moins fascinante que la géométrie des corps et de l’espace.

Donnée essentielle, le temps est indiqué – le jour, la date et l’heure. Quelques interactions se dessinent, nous épousons les pas de la protagoniste qui déambule dans son village endolori et observe bientôt un homme endormi, un livre à la main. Le temps se suspend ou se contracte, la femme fait place à une autre, plus jeune, certainement elle, dont le corps se dénude et se couvre d’or au gré d’une performance. Est-ce un rêve ou un souvenir que l’atmosphère première se gorge de celle, suave, de l’onirisme ou du fantasme. La suspension prend fin. Afin de clore l’introduction, entrent en scène les gangsters au gueules singulières. La musique nous transporte et rythme un générique chromatique pleinement narratif où les images se suffisent à elle-même. Le film démarre à peine que nous somme subjugués et hypnotisés par une action qui pourtant prend jusqu’alors à peine place. Mais quelle action ! Jamais nous ne savons où les réalisateurs nous emmènent avec pour seules certitudes leur amusement,  les 250 kilos d’or et le plaisir de rire et d’être surpris.

Les réalisateurs mettent en scène avec brio un braquage, assoient la tension de la situation comme des personnages, nous fondent à leur ressenti tout en les observant et en nous rendant témoins de leurs doutes et hésitations notamment lorsqu’ils prennent en stop les trois âmes perdues en bord de route. Tous les personnages se retrouvent bientôt au coeur du village, un espace aussi magique que cauchemardesque, qui se replie sur eux. Ultime élément, l’arrivée des policiers ravive les tensions et marque la logique du « film de siège » qui se meut en un thriller passionnant à mesure que le huis-clos devient organique ; que les personnages deviennent les petites fourmis que les réalisateurs observent tout en se jouant d’elles. La ligne narrative, diablement affutée et riche de ses dialogues incisifs, fait place à celle trouble et troublante du fantasme et de la déraison. Les visages se redessinent tandis que la nature profonde de chacun se révèle (tant qu’une balle ne les allonge pas définitivement au sol).

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Jouant admirablement avec le temps et l’espace, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous plongent au coeur de l’atmosphère du village, nous fondent à la tension du suspens et nous amènent, lorsque nous ne les observons pas, à partager le ressenti de chacun de personnages. Aussi, une fois que le thriller bat son plein, lorsque le village devient la cadre d’un siège où les impacts de balles deviennent mortel, nous vivons l’action singulièrement avec chacun des personnages selon une logique d’autant plus hypnotique qu’elle semble aléatoire. Le temps se suspend, reprend, déraille ou dérape. Et tandis que la nuit tombe, d’une bleuté américaine à une noirceur absolue, la spatialisation du son est vertigineuse. Les balles nous frôlent ou nous happent alors que nous nous repérons, comme les personnages, aux bruits et à la distance qu’ils supposent. Nous faisons corps autant avec les personnages qui prennent part à l’action qu’avec ceux qui s’en tiennent à distance, entre sommeil et fausse passivité. Nous mourons autant que nous vainquons, néanmoins témoins d’un théâtre abscons où le fantasme suspend le temps, où l’érotisme affronte la mort (ou est-ce l’inverse ?).

Faut-il encore souligner la magnificence de la photographie de Manu Dacosse ? À l’instar des contre-jours lumineux, de divines nuits américaines ou d’une séquence mirifique de champs contre-champs où la caméra balaie l’espace de gauche à droite, d’un personnage à l’autre, en changeant à chaque fois de valeur de plan le temps d’une jouxte verbale, il parvient à transcender le regard des réalisateurs qui composent une oeuvre qui nous transporte au-delà de la fiction première vers nos nos souvenirs de cinéma, nos propres pulsions comme nos pires cauchemars.

Nous conviant à un voyage au coeur d’une temporalité suspendue les réalisateurs jouent avec une multitude de genres dont il se réapproprient singulièrement les codes. Aucun élément n’est laissé au hasard, de la photographie au son (un travail titanesque en post-synchronisation), du casting magistral aux oeuvres d’art qui nourrissent le décor, de la musique au montage (ou faudrait-il dire au mixage tant la spatialisation se ressent dans le son). Riche de leurs références, leur grammaire s’étoffe de film en film sans jamais être platement formelle. S’émancipant du giallo dont ils en gardent un érotisme qui a notamment le mérite de ne jamais réifier vainement la femme, ils signent avec LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES un thriller haletant et savoureux dont nous ressortons rêveurs de l’or plein les yeux.


Laissez bronzer les cadavres: Teaser HD par cinebel

LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES
♥♥♥♥
Réalisation : Hélène Cattet & Bruno Forzani
Belgique / France – 2017 – 90 min
Distribution : Anonymes Films
Thriller fantastique

Locarno 2017 – Piazza Grande
Toronto 2017 – Midnight Madness

laissez bronzer les cadavres - poster - affiche

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