Critique : Lady Macbeth

On 07/04/2017 by Nicolas Gilson

Désireux de réaliser un long-métrage de fiction, William Oldroyd rencontre Alice Birch qui lui soumet l’idée d’adapter « Lady Macbeth du district de Mtsensk » écrit par Nikolai Leskov en 1865. Cette alliance entre le metteur en scène et la dramaturge (qui ont tous deux travaillé à la Royal Shakespeare Company) donne vie à un film aussi éblouissant que glaçant : LADY MACBETH. Esquissant le portrait d’une jeune femme enfermée par contrat dans un mariage, ils transposent l’intrigue première dans l’Angleterre profonde et rurale de 1865 dont ils transcendent la réalité. Et si, comme le suggère le titre, leur héroïne court à un funeste destin, ils parviennent à nous fondre à son ressenti ; à faire nôtre son enfermement comme le bouillonnement et la passion qui la conduisent à exploser le cadre et les codes de son oppression. L’écriture est admirable, l’approche esthétique littéralement sensationnelle.

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1865, Katherine (Florence Pugh, une révélation) épouse Alexander (Paul Hilton) qui a plus du double de son âge – un mariage arrangé qui la mène à l’humiliation dès sa nuit de noces. Isolée au coeur d’une maison où elle n’a la liberté de ne rien faire et dont il lui est interdit de sortir, elle trouve quelque respiration lorsque les hommes quittent la demeure (pour des raisons qui ne la concernent pas). Trouvant alors quelque respiration, elle s’éprend de passion pour Sebastian (Cosmo Jarvis, sublime), le palefrenier avec qui elle passe bientôt ses journées et ses nuits devant un personnel abasourdi mais muet. Une trêve à laquelle le retour de son beau-père met fin. Une fin qu’elle ne pourrait souffrir dès lors qu’elle suppose celle de toute liberté.

« Face the wall. »

Nous découvrons Katherine lors de ses noces. Tandis qu’un voile recouvre son visage, en quelques plans, nous devinons son désarroi comme sa jeunesse. En un regard, les enjeux sont posés. L’acte nous conduit à l’intimité de la chambre conjugale où Katherine devient la chose d’Alexander, exécutant ce qu’il l’enjoint de faire, se pliant à sa perversion. Doit-elle déjà faire le deuil de tout épanouissement amoureux avec un homme qui refuser de coucher avec elle que Katherine se plie aux règles du rituel quotidien, revêtant le costume de l’épouse modèle, cet objet que l’on expose comme une poupée de porcelaine dans une vitrine. Corsetée par sa femme de chambre, Anna (Naomi Ackie, saisissante), elle peine à respirer, enfermée dans une prison de soie au coeur de murs qu’on lui interdit de franchir. Elle est la marionnette d’Alexander comme de Boris (Christopher Fairbank), son beau-père, qui la considère comme une bête de foire. Aussi, lorsque son mari s’éloigne, comme bientôt Boris, elle se libère comme elle le peut du poids qui l’oppresse : elle ouvre les fenêtres et sort au grand air, elle quitte son corset et se sent vivre grâce au feu de la passion.

Floren Pugh - Lady Macbeth - The Young Lady

Pour 1865, le personnage est des plus moderne. Katherine se bat pour sa liberté, pour exister en tant qu’individu. Les outils de son oppression deviennent ses armes dès lors qu’elle comprend que lorsque « les hommes » de la maison ne sont pas là, le personnel est à ses ordres. Elle se sent forte de pouvoir reproduire l’humiliation subie, tout en trouvant chez Sebastian – le palefrenier qui ose la défier – son propre tempérament. L’homme devient son miroir autant que le conduit de son épanouissement. La femme qui doit faire le deuil de toute sexualité avec son mari – et dès lors de toute filiation qui, à l’époque, serait la garantie de son rang – s’émancipe physiquement. Jusqu’à ce que cet élan passionnel ne soit rattraper par la réalité, au retour de Boris.

Le film ne cesse de nous surprendre. Dès la découverte de Katherine à son mariage nous partageons son ressenti. Nous nous rendons bien compte, comme elle, qu’elle était bien plus libre avant cette union, ce contrat, qui la cloître dans une « fonction ». Spectateurs de son oppression – William Oldroyd portant le choix d’une fixité qui fige littéralement Katherine dans le décor et souligne l’objectualisation dont elle est victime – nous ressentons son enfermement. Car s’il accorde un soin particulier au cadrage et à la lumière (à la fixité répond une mobilité libératrice), le réalisateur exacerbe à dessein certains sons afin que la maison se referme sur nous comme elle se referme sur son héroïne. Aussi, lorsqu’Anna noue corset de Katherine nous avons l’impression d’y être enfermés avec elle jusqu’à partager son souffle. Un travail sur le son étourdissant qui est développé jusque dans une dimension « atmosphérique » (imperceptible) faisant de l’austère demeure une véritable prison. Et s’il y a quelques ouvertures vers l’extérieur, celui-ci est surplombé par un ciel irrémédiablement plus menaçant.

Le scénario se construit en plusieurs mouvements (dont les plus tragiques sont ponctués de quelques notes musicales), essayant rapidement la réalité à laquelle est confrontée la jeune épouse et dessinant la routine (reposant sur les conventions liée à son statut) qu’elle va mettre à mal. Les scènes se répondent, à l’instar de la redécouverte de Katherine assise à ne rien faire (puisqu’elle n’a le droit de ne rien à faire) sur un canapé qui devient emblématique qui paraît toutefois à chaque fois différente. Au fil du développement narratif où nous savons que le sang va couler, c’est la réalité de la société anglaise d’alors et ses conventions qui s’inscrivent (jusque dans le dialogue affuté). La statut de la femme – ou son absence – se confronte aux enjeux de filiation et au fait qu’un héritier, né hors mariage, a plus de légitimité – et donc de pouvoir. Au-delà, William Oldroyd offre à l’Angleterre du 19ème un visage surprenant de réalisme en révélant notamment son caractère métissé.

LADY MACBETH
The Young Lady
♥♥♥(♥)
Réalisation : Willian Oldroyd
Royaume-Uni – 2016 – 89 min
Distribution : CherryPickers
Drame

Festival 2 Valenciennes – Compétition Fictions
Grand Prix / Prix d’Interprétation Féminine (Florence Pugh)affiche_lady_macbeth

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