Critique : La Route d’Istanbul

On 08/05/2016 by Nicolas Gilson

Nous confrontant à l’impuissance d’une mère dont la fille est partie faire le djihad en Syrie, Rachid Bouchared questionne au fil de LA ROUTE D’ISTANBUL un véritable sujet de société. Dépassant bien des clichés, il concentre son attention sur une mère qui se révèle universelle à mesure que sa détermination à retrouver et comprendre sa fille devient un réel combat. Campant avec force et fragilité ce personnage dont la vie est soudain en suspens, Astrid Whettnall est magistrale.

la route d'istanbul - Elisabeth Elodie

Infirmière à domicile, Elisabeth (Astrid Whettnall) vit à la campagne dans une maison isolée au bord d’un lac. Une vie au rythme régulier qui bascule du jour au lendemain lorsque sa fille Elodie (Pauline Burlet) disparait sans lui laisser de nouvelles. Bientôt avertie par la police qu’Elodie est en route pour la Syrie, Elisabeth est interdite et ne comprend pas ce départ. Parvenant à reprendre contact avec sa fille, elle tente en vain de la raisonner, décidée à tout mettre en oeuvre pour la convaincre de revenir.

Nous découvrons Elisabeth et sa fille par jeux de contrastes, alors que l’une flâne autour de sa propriété et l’autre s’active à écrire son histoire sur les réseaux sociaux. D’entrée de jeu Rachid Bouchareb nous confronte à la détermination d’Elodie. Elle enregistre une vidéo dans laquelle elle se raconte par une succession de petites notes sur des feuilles de papier (trop) grossièrement déchirées. Une mise à nu des plus paradoxale car la jeune fille qui se livre ment ouvertement à sa mère dans le dos de qui elle ourdit son départ. Elisabeth se croit complice de sa fille avec qui elle se sont installées il y a peu au coeur d’un espace paisible, peut-être trop isolé de Bruxelles mais où Elodie jouit d’une indépendance manifeste.

Astrid-Whettnall-route istanbul

Le départ prend rapidement place, nous confrontant alors à la réalité d’une mère dont la mécanique est alors en suspens. Connaissant le dessein d’Elodie, nous ne pouvons dans un premier temps qu’observer Elisabeth qui, tel un animal blessé, perd équilibre. L’agacement fait place à l’inquiétude, avant que l’angoisse ne prenne le dessus. Cherchant comme elle peut la moindre information, elle découvre peu à peu que sa fille lui a échappé il y a longtemps sans qu’elle ne s’en aperçoive. À une succession de séquences purement informatives (voire téléphonées) répondent bientôt une série de tableaux qui transcendent l’émotivité et la détermination d’Elisabeth et nous plongent dans l’énergie de ce qui devient son combat. La complicité qui la lie à Julie (Patricia Ide), la marraine d’Elodie, sera l’un des moteurs d’un scénario dont l’écriture est trop marqué sans jamais manquer de justesse pour autant.

La route d’Istanbul fait alors doublement sens. Elle est tout à la fois le chemin emprunté par Elodie – comme tant d’autres – persuadée qu’elle trouvera sa voie dans le djihad et celui d’une mère animée par la détermination contraire. Elle devient un canal intergénérationnel qui laisse mère et fille sur des rives opposées qui demeurent néanmoins connectées dès lors qu’on décide de leur donner cette possibilité. C’est le combat d’Elisabeth qui, incapable de comprendre les motivations de sa fille, cherche à maintenir un dialogue – quitte à l’imposer.

Projetée au coeur d’une tragédie que la réalisateur dépeint comme commune, Elisabeth voit son combat croiser celui de beaucoup d’autres, tout comme sa réalité qui pourrait être la nôtre. Une lecture qui donne au film, qu’importe son manque d’ambition cinématographique, ses lettres de noblesses. Épinglons enfin les prestations d’Astrid Whettnall et de Patricia Ide, remarquables.

LA ROUTE D’ISTANBUL
♥(♥)
Réalisation : Rachid Bouchareb
France / Belgique – 2016 – xx min
Distribution : Scope Pictures
Drame

Berlinale 2016 – Panorama

la route d'istanbul affiche

La route d'istanbul pauline burlet

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