Critique : La Pazza Gioia

On 02/08/2016 by Nicolas Gilson

Doux et acide à la fois, LA PAZZA GIOIA questionne avec délicatesse la folie du devenir du monde. Retrouvant Valeria Bruni Tedeschi qu’il avait dirigé dans IL CAPITALE UMANO, Paolo Virzi lui offre un rôle taillé sur mesure dans lequel elle excelle, semblant se laisser gagner par la folie de son personnages et les démons qui hantent son propre cinéma. À la comédie se mêle le drame, au drame la fantaisie et l’espoir – celui nécessaire au souffle de la vie. Chaleureux.

La_Pazza_Gioia_05_(c)PAOLO CIRIELLI

Beatrice (Valeria Bruni Tedeschi) vit dans un centre fermé dédié aux femmes aux troubles mentaux en se comportant en châtelaine. Après tout, la demeure où se trouve l’institution et le domaine qui l’entoure n’appartenaient-ils pas à sa famille ? Mythomane ou simplement aussi excessive que dépressive, elle assoit son statut social demeurant à distance des autres pensionnaires. Toutefois elle prend sous son aile une nouvelle patiente, introvertie et silencieuse, Donatella (Micaela Ramazzotti). Dans un élan de liberté, Beatrice s’enfuit en l’emmenant avec elle.

Avant que s’inscrive le titre, Paulo Virzi attise notre curiosité au fil d’un générique qui dessine littéralement la chute d’une femme ; un basculement dans le vide. Impressionnant ainsi nos sens, il nous fond alors à l’impulsivité de Beatrice qui devient notre guide au coeur de la « Villa Biondi ». En une séquence, il transcende les vertiges de la femmes en inscrivant sa personnalité autant que son trouble. L’approche est aussi fluide que chaleureuse. À distance du monde dont elle fait pourtant partie, Beatrice devient un guide autant que l’objet, fabuleux et fantasque, de notre regard. Asociale et pourtant courtoise, lucide tout en étant radicalement en dehors de la réalité, elle jette son dévolu sur son exact opposé en la personne de Donatella. Un mariage du feu et de l’eau, étonnamment magnétique.

Nourri par une partition musicale chaleureuse et des dialogues – ou plutôt monologues – d’autant plus étourdissants qu’ils ancrent, en sous-texte, une critique savoureuse du devenir de l’Italie, le film est alors d’une énergie folle. Fort d’exacerber le quotidien d’une institution thérapeutique, le réalisateur s’en émancipe bientôt, confrontant ses personnages à la folie du monde ordinaire. Profitant d’une brèche dans un système fatalement faillible, Beatrice emporte Donatella dans une aventure qui leur demande, à l’une et à l’autre, de faire face à leur passé…

La_Pazza_Gioia_04_(c)PAOLO CIRIELLI

Les deux personnages permettent d’envisager deux « Italie » diamétralement opposées auxquelles les troubles de Donatella et Beatrice font écho. La première accumule-t-elle les stigmates quelques peu misérabilistes des « petites gens » que la seconde, entre (nouvelle) bourgeoisie triomphante et noblesse en dégénérescence, engendre en elle-même un méta-discours. La narration semble-t-elle quelque peu s’égarer entre ces deux réalités lorsque les personnages se retrouvent séparés que leur réunion offre au film un second souffle.

Tente-t-il de magnifier son épouse, Micaela Ramazzotti, que le réalisateur accorde trop de place au montage au personnage de Donatella notamment à travers l’emploi de flash-back répétitifs – ceux-là même qui ouvrent le film. Néanmoins, en se focalisant peu à peu sur sa détresse, il ancre un discours empli d’espoir – là où, d’une manière certaine, Beatrice est, presque par fatalité, perdue. Le film nous emporte alors du rire aux larmes, se révélant être une ode à la vie et à la liberté au fil d’une folle aventure nourrie de références cinématographiques ou plutôt de personnages forts du cinéma nous faisant penser à UN TRAMWAY NOMME DESIR d’Elia Kazan, à THELMA ET LOUISE de Ridley Scott ou encore, par la vitalité de Valeria Bruni Tedeschi, à UNE FEMME SOUS INFLUENCE de John Cassavetes.

Si à l’instar du rythme général la réalisation est inégale, épinglons encore la sublime séquence de mise en abyme mettant en scène Marisa Borini – la mère de Valeria Bruni Tedeschi, époustouflante – qui met soudainement en lumière (comme c’était déjà le cas dans UN CHATEAU EN ITALIE), avec beaucoup de finesse, la fin d’un monde.

LA PAZZA GIOIA
Folles de joie
♥(♥)
Réalisation : Paolo Virzi
Italie / France – 2016 – 116 min
Distribution : Imagine Film
Comédie lucide

Cannes 2016 – Quinzaine des réalisateurs
BRFF 2016 – Film d’ouverture

la pazza gioia - 1 La_Pazza_Gioia_03_(c)PAOLO CIRIELLImise en ligne initiale le 16/06/2016

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