Critique : La Fille Inconnue (version Cannes)

On 18/05/2016 by Nicolas Gilson

Thriller monochrome, LA FILLE INCONNUE est une enquête obsessionnelle motivée par un sentiment premier de culpabilité nourri, derrière une apparente froideur, d’un humanisme chaleureux et entier. Retrouvant leur radicalité, Jean-Pierre et Luc Dardenne nous confrontent, sous le regard d’un médecin traitant, à un fait-divers symptomatique de notre devenir en mal de lien social. Chirurgical.

10 ans, c’est 420 euros

Jeune médecin généraliste, Jenny Dravin (Adèle Haenel) termine un remplacement dans un cabinet social. Désireuse de voir son stagiaire Julien être apte à poser un bon diagnostique, elle lui inculque la nécessité d’être plus fort que ses émotions. Alors que les consultations ont pris fin, lorsqu’une jeune femme sonne à l’interphone du cabinet, elle refusera que Julien lui ouvre. « Tu ne dois pas laisser les patients t’imposer une fatigue qui t’empêche de poser un bon diagnostique », lui dit-elle. Le lendemain la jeune femme est retrouvée morte au bord de la Meuse. Jenny est interdite. Se sent-elle coupable qu’elle ne comprend pas comment l’on peut enterrer quelqu’un dont on ignore le nom. Soudain, pour elle, tout bascule.

LaFilleInconnue_02_Copyright_Christine_Plenus

Au fil de plans séquences, les frères Dardenne composent un film dont la froideur fait sens tout en maintenant radicalement le spectateur à distance. Plus qu’épouser l’énergie de leur protagoniste, ils nous y confrontent littéralement posant le choix d’un cadrage le plus souvent frontal. S’ils retrouvent de cette façon la dynamique développées dans LE GAMIN AU VELO ou DEUX JOURS, UNE NUIT, ils reviennent à l’essence-même de leur esthétique réaliste en ne recourant notamment à aucun renfort musicaux et en exacerbant le caractère cru et sombre d’une lumière naturelle. De cette apparente grisaille surgira le feu de Jenny au fil de ses interactions ; à mesure qu’elle chemine vers une paix intérieure – faisant fi de tout carriérisme.

La distance assise par l’approche se retrouve en chaque relation demandant au spectateur de faire le même parcours que Jenny, d’apprendre à s’ouvrir, à créer du lien social au coeur d’un théâtre où il ne semble plus avoir sa place. Là où habituellement les personnages des frères Dardenne crient leur malêtre ou tentent de l’exprimer vaille que vaille, la caractérisation de Jenny, comme son interprétation, tend à une pleine intériorisation. Celle-ci se traduit par une apparente froideur qui, bien que revendiquée, se révèle heureusement faillible.

Certes de nombreuses répliques semblent téléphonées, trop écrites ou trop lisses, mais elles font alors cruellement écho à la solitude qui ronge ceux qui croisent le route de Jenny. Dans une société tellement connectée où plus personne ne dialogue, n’est-elle d’ailleurs pas, pour ses patients, la seule écoute possible ?

LA FILLE INCONNUE
♥(♥)
Réalisation : Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique / France – 2016 – 113 min
Distribution : Cinéart
Thriller social

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

La Fille inconnue Copyright Christine Plenus

LaFilleInconnue_04_Copyright_Christine_Plenus

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