Critique : La Fille Inconnue (version salles)

On 24/09/2016 by Nicolas Gilson

Présenté à Cannes dans une version de 113 minutes, LA FILLE INCONNUE a depuis connu un léger remontage ou plutôt quelques coupes. La « version salles » fait maintenant 105 minutes, et autant dire qu’il s’agit étonnamment d’un autre film. En re-dynamisant leur film, Luc et Jean-Pierre Dardenne en resserrent l’intrigue. Ils parviennent ainsi à épouser l’énergie de leur protagoniste tout en l’observant. Son questionnement, malgré l’intériorisation de ses sentiments, est à présent non seulement palpable mais communicatif – non sans une paradoxale froideur, qui offre au film sa singularité. Retrouvant la radicalité de leur épure tout en composant un récit à la troisième personne, les frères Dardenne nous contraignent à penser le lien social incarné par leur protagoniste. Ils magnifient Adèle Haenel qui sous leur direction donne naissance à un personnage trouble et à vif, foncièrement humain. Copie revue et corrigée.

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Thriller monochrome, LA FILLE INCONNUE est une enquête obsessionnelle motivée par un sentiment premier de culpabilité nourri, derrière une apparente froideur, d’un humanisme chaleureux et entier. Retrouvant leur radicalité, Jean-Pierre et Luc Dardenne nous confrontent, sous le regard d’une jeune médecin traitant, à un fait-divers symptomatique de notre devenir en mal de lien social. Chirurgical. Magnétique.

10 ans, c’est 420 euros 8 minutes qui changent tout

Jeune médecin généraliste, Jenny Dravin (Adèle Haenel) termine un remplacement dans un cabinet social. Désireuse de voir son stagiaire Julien être apte à poser un bon diagnostique, elle lui inculque la nécessité d’être plus fort que ses émotions. Alors que les consultations ont pris fin, lorsqu’une jeune femme sonne à l’interphone du cabinet, elle refusera que Julien lui ouvre. « Tu ne dois pas laisser les patients t’imposer une fatigue qui t’empêche de poser un bon diagnostique », lui dit-elle. Le lendemain la jeune femme est retrouvée morte au bord de la Meuse. Jenny est interdite. Se sent-elle coupable qu’elle ne comprend pas comment l’on peut enterrer quelqu’un dont on ignore le nom on peut disparaitre sans identité et dès lors exister. Soudain, pour elle, tout bascule.

Au fil de plans séquences, les frères Dardenne composent un film dont la l’apparente froideur fait sens tout en maintenant radicalement intelligemment le spectateur à distance. Plus qu’épouser l’énergie de leur protagoniste, ils nous y confrontent littéralement posant le choix d’un cadrage le plus souvent frontal. S’ils retrouvent de cette façon la dynamique développées dans LE GAMIN AU VELO ou DEUX JOURS, UNE NUIT, ils reviennent à l’essence-même de leur esthétique réaliste en ne recourant notamment à aucun renfort musicaux et en exacerbant le caractère cru et sombre d’une lumière naturelle et du son. De cette apparente grisaille surgira le feu de Jenny au fil de ses interactions ; à mesure qu’elle chemine vers une paix intérieure – faisant fi de tout carriérisme (enjeu dans la version de 113 minutes, cette décision devient maintenant évidente). Parait-elle inexpressive, qu’elle est entièrement dévouée aux autres dans une retenue qui la rend peu à peu intrigante, ses regards ou réactions physiques impressionnant alors nos sens. 

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La distance assise par l’approche se retrouve en chaque relation demandant au spectateur de faire le même parcours que Jenny, d’apprendre à s’ouvrir, à créer du lien social au coeur d’un théâtre où il ne semble plus avoir sa place. Là où habituellement les personnages des frères Dardenne crient leur malêtre ou tentent de l’exprimer vaille que vaille, la caractérisation de Jenny, comme son interprétation, tend à une pleine intériorisation. Celle-ci se traduit par une apparente froideur qui, bien que revendiquée, se révèle heureusement faillible. La distance assise par l’approche nous conduit à observer un théâtre commun au coeur duquel la place du médecin est primordiale dans la mesure où elle incarne la subsistance d’un lien social. 

Certes de nombreuses répliques semblent téléphonées, trop écrites ou trop lisses, mais elles Les dialogues font alors cruellement écho à la solitude qui ronge ceux qui croisent le route de Jenny. Dans une société tellement connectée où plus personne ne dialogue communique, n’est-elle d’ailleurs pas, pour ses patients, la seule écoute possible ? A l’obsession de la fille inconnue répond celle du devenir de son stagiaire. La culpabilité de Jenny est en effet double lorsqu’elle apprend qu’il décide d’arrêter la médecine. Elle sera alors totalement disponible, dans une démesure qui revêt un caractère monacal, presque sacrificiel, qui traduit également son dévouement entier à son métier − et à ses patients − jusqu’à gommer paradoxalement l’humanité dont elle émane. Au service des autres, Jenny doit aussi, imperceptiblement, venir à son propre secours.

Sur base d’une ligne narrative qui esquisse un suspens – qui est cette fille inconnue (et non que lui est-il arrivé) ? – les frères Dardenne composent un film dont le sujet devient la solitude à laquelle nous courrons dans une société paradoxalement multi-connectée – à l’image du smartphone de Jenny ou du Cybercafé. Une radiographie nourrie par des lignes thématiques qui semblent ouvrir un dialogue avec la filmographie des cinéastes. Un portrait intransigeant – comme Jenny – empli d’espoir. 

LA FILLE INCONNUE
♥(♥) ♥♥♥
Réalisation : Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique / France – 2016 – 113 105 min
Distribution : Cinéart
Thriller social

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

la fille inconnue - affiche - dardenne

La Fille inconnue Copyright Christine Plenusmise en ligne initiale le 24/06/2016


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