Critique : La Danseuse

On 26/09/2016 by Nicolas Gilson

Saisissant portrait que LA DANSEUSE à travers lequel Stephanie Di Giusto nous conte le destin de Loïe Fuller en s’intéressant, plus qu’à son ressenti, à la passion qui anima celle qui, à la Belle Epoque, incarna le fantasme de l’idéal féminin. Fort de son énergie, ce premier long-métrage est éblouissant dès lors que la réalisatrice rend son héroïne, résolument moderne pour son époque, universelle voire intemporelle tout en levant le voile sur sa singularité. Servi d’un casting époustouflant, le film électrise nos sens jusqu’à ponctuellement nous hypnotiser. Magique.

Depuis l’enfance Loïe Fuller (Soko) se rêve actrice. Fille de ferme dans le grand ouest américain, elle cherchera à monter sur les planches à New-York avant de traverser l’Atlantique en direction de Paris. Artiste d’avant-garde, elle propose au directeur des Folies Bergères un spectacle de danse inédit qui sera à l’origine de sa gloire autant que de sa perte.

La danseuse critique

Attisant d’entrée de jeu notre attention, Stéphanie Di Giusto ouvre son film sur l’exaltation du public. L’atmosphère n’est alors que sonore, un murmure fait place à des applaudissements ponctués de « bravo » des plus chaleureux. Soulignant que l’histoire qu’elle met en scène est inspirée de la vie de Loïe Fuller, la réalisatrice nous confronte à la protagoniste alors qu’elle est emportée à l’hôpital. Dans une pleine confusion, tandis que les journalistes se jettent littéralement sur une femme meurtrie, une silhouette se dresse, forte, face à eux.

À cette amorce répond une contextualisation narrative. Nous rencontrons Loïe Fuller – la jeune femme que nous avons aperçue alitée – dans l’énergie du Far-West, alors sujette à la moquerie des hommes. En quelques scènes nous devenons témoins de sa passion pour le théâtre comme de la complicité qui l’unit à un père qui l’encourage à nourrir son imaginaire. Ce premier mouvement conduit à la fuite de Loïe pour Brooklyn lorsqu’elle rejoint une mère au coeur de glace qui voit d’un très mauvais oeil son désir d’émancipation.

Nous sommes en 1892, en cherchant à vivre de manière indépendante, la fille de ferme se brûle sans surprise les ailes. Une fatalité que Stéphanie Di Giusto dépeint avec grâce et « imagerie » en quelques tableaux qui en deviennent symboliques. Si elle souligne le caractère animal et manipulateur de certains hommes, la réalisatrice ne cherche pas à les condamner, en gardant son attention sur la volonté de Loïe de vivre, coûte que coûte, la passion qui l’anime. La magie tient alors du hasard : la rencontre entre Loïe et le public nait d’une drôle d’alchimie, d’abord maladroite, et ensuite malhabile, qui nourrira la jeune femme et la guidera vers son épanouissement (jusqu’à s’y brûler les ailes).

La danseuse Soko

Avant de partir à Paris, avant de vivre le rêve qu’elle construit avec science, Loïe fera une rencontre déterminante en la personne de Louis (Gaspard Ulliel), étrange complice et ami, amoureux platonique, qui sera derrière elle, avec elle, tout en échappant à sa propre vie. Aussi dense soit-il, le scénario est d’une surprenante fluidité. Une fois les jalons posés, le parcours de Loïe prend pleinement place. Stephanie Di Giusto évacue une multitude d’éléments secondaires au fil d’ellipses (du voyage de Loïe à ses rencontres avec le tout Paris) pour ce concentrer sur l’essentiel : la passion absolue d’une femme pour son art. Une passion qui la rendra littéralement et symboliquement aveugle, dès lors qu’elle se révèle incapable de voir les intentions (gratuitement) amoureuses de son entourage autant de personnages secondaires qui agissent en satellite et semblent faire partie intégrante de l’identitaire-même de la protagoniste. L’aveuglement rimera alors avec l’éblouissement : Loïe devenant l’héroïne d’une tragédie qui dépasse sa propre vie et semble mettre en scène la soif d’indépendance qui anime (ou devrait animer) toute individualité.

Si l’ensemble manque quelque fois de rythme, l’approche esthétique impressionne les sens. L’émotion de Loïe semble guider la réalisation, la dynamique de chaque séquence reposer sur son énergie. La danse, sa danse, devient un spectacle en soi nous hypnotisant littéralement tandis que la soie virevolte au rythme des lumières et des changements chromatiques. Et à l’instar de Loïe Fuller qui ne cesse de réinventer sa danse – qui se révèle demander un travail de titan presque suicidaire – Stéphanie Di Giusto signe une mise en scène évolutive qui transcende pleinement l’exaltation de sa protagoniste mais aussi des personnages satellites comme Gabrielle (magistrale Mélanie Thierry), la silhouette de la scène d’ouverture, ou Isadora Duncan (Lily-Rose Depp, bluffante tant elle se veut irradiante autant qu’irritante) dont la grâce naturelle et l’irrévérence ancrent un discours tout aussi moderne que le déterminisme de Loïe.

LA DANSEUSE
♥♥(♥)
Réalisation : Stéphanie Di Giusto
France / Belgique – 2016 – 108 min
Distribution : Lumière
Drame / Biopic

Cannes 2016 – Un Certain Regard

La danseuse - affiche

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