Critique : Krotkaya (Une Femme Douce)

On 10/08/2017 by Nicolas Gilson

Tout à la fois farce et cauchemar, KROTKAYA (Une femme douce) de Sergei Loznitsa nous emporte du plus radical réalisme au baroque absolu en un mouvement dépourvu de logique (apparente) au sein duquel se rencontreraient Federico Fellini et Béla Tarr. Le sujet est âpre et affolant. Le film est une épreuve que nous subissons à mesure que son héroïne est dépassée par la réalité dont elle tente de comprendre le fonctionnement. Nous en sortons épuisés, lessivés, anéantis. Véritable tourment, KROTKAYA nous plonge dans une souffrance physique et mentale à laquelle nous voudrions échapper. Le calvaire prend-il fin lorsque le générique défile que nous prenons conscience qu’il continue pour la protagoniste et que ce cauchemar est celui de beaucoup.

A Gentle Creature Still 1 © SLOT MACHINE

Une femme se rend à la poste pour récupérer un colis. Elle découvre alors qu’il s’agit de celui qu’elle a envoyé à son mari en prison. Obligée à payer les frais de retour pour non réception, elle n’obtient aucune explication quant à la raison de celui-ci. Interdite face à ce silence, elle décide de faire route vers cette prison pour y livrer elle-même le colis. Elle entame ainsi un véritable parcours du combattant à travers une Russie dont le caractère caricatural et excessif contraste avec une grandissante dynamique de violence et d’humiliation.

Dans une contrée rurale et reculée, « une femme douce » (magistrale Vasilina Makovtseva) entame un périple dont l’objet est simple mais la réalité trouble. Sergei Loznitsa impressionne la détermination de celle qui cherche à comprendre la logique d’un système qui se complexifie inexorablement sous ses yeux – et les nôtres – jusqu’à basculer vers la plus folle extravagance. Une absurdité croissante (et permanente) à laquelle personne ne prête attention, si ce n’est cette « femme douce » témoin et, fatalement, victime d’une farce dont la bouffonnerie n’est qu’apparente. L’énormité de l’approche conduit à notre aberration. La galerie de personnages rencontrés comme les situations – dont la protagoniste ne cherche jamais à s’échapper – nous laissent d’autant plus interdits qu’elle demeure impassible – un stoïcisme qui, par contraste et sans que jamais elle ne sourie, la rend « douce ».

A Gentle Creature Still 4 © SLOT MACHINE

Paraissant d’autant plus vulnérable qu’elle est continuellement effacée et insultée, la « femme douce » se précipite inéluctablement vers sa propre perte avec un paradoxal immobilisme qui nous agace rageusement. Elle devient métaphore à mesure qu’elle s’enlise dans le labyrinthe d’une société malade, aveugle à sa réalité comme à son destin, caricaturée à outrance. Une représentation que Sergei Loznitsa nous crache au visage tout en nous étouffant en son sein.

Retrouvant Oleg Mutu à la photographie, le cinéaste parvient à impressionner la réalité dans laquelle il ancre sa fiction en une premier mouvement avant de nous emporter dans une univers de plus en plus baroque et surréaliste (le théâtre de la représentation). Optant le plus souvent pour une séquentialité des scènes, il oscille entre fixité et fluidité dans une logique radicalement frontale où la « femme douce » nous fait face (ou est-ce l’inverse). L’espace semble-t-il sauvage qu’au coeur de celui-ci chaque lieu clos, chaque intérieur, est investi d’une masse de gens, d’une foule qui atteste de déraisons tant des ces personnes que du système. La « femme douce », toujours, y est isolée, comme détachée du monde par le simple fait d’en questionner la logique. Un véritable cauchemar éveillé.

A Gentle Creature – Trailer OV STBIL from Imagine Video Library on Vimeo.

KROTKAYA
Une Femme Douce / A Gentle Creature
•/♥♥♥♥
Réalisation : Sergei Loznitsa
France/Allemagne/Lituanie/Pays-Bas – 2017 – 143 min
Distribution : Imagine Films
Cauchemar éveillé

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

 

agentlecreature_affiche-70x100-engmise en ligne initiale le 25/05/2017A Gentle Creature Still 2 © SLOT MACHINE

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