Critique : Joaquim

On 16/02/2017 by Nicolas Gilson

Derrière le titre JOAQUIM se cache le prénom du premier leader du mouvement révolutionnaire brésilien connu sous le nom de Tiradentes. Véritable symbole de la lutte pour l’indépendance du Brésil, il fut condamné à mort en 1792 et écartelé avant que les parties de son corps ne soient exposées à travers le pays en guise d’exemple ou de menace. Comme le laisse suggérer le titre, Marcelo Gomes s’intéresse à l’homme derrière la figure héroïque. Il impressionne dès lors son quotidien, autant qu’il le fantasme, afin de mettre en lumière son engagement politique et l’éveil de son rêve d’une société égalitaire ou, du moins, indépendante. Portant le choix d’une approche résolument réaliste, le réalisateur brésilien parvient à nous immerger au coeur du 18ème siècle et transcende son sujet qui revêt un caractère âprement contemporain. Entre racisme, corruption, profit et mise à mal de la notion loyauté, nous sommes confrontés aux affres de la colonisation brésilienne dont les cicatrices sont toujours vives – si pas vivaces. Un bouleversant périple à travers le temps et l’espace.

Tu ne dors pas encore que tu rêves déjà…

Joaquim © REC Produtores & Ukbar Filmes

Le plan d’ouverte impressionne les sens. Nous faisons face à une église devant laquelle se dresse, tel un trophée morbide, une tête décapitée. Tandis qu’il pleut à verse et que la violence d’un ciel contrarié et d’un vent orageux happe littéralement la caméra, un homme s’adresse à nous. Il se met à nu en quelques phrases et résume son combat. Cet homme, dont la tête fut la seule à tomber, est Tiradentes. Un prologue pétrifiant.

Un intertitre situa l’action en devenir au 18 ème Siècle. Nous découvrons Joaquim (étourdissant Julio Machado) alors qu’il sert la couronne portugaise comme officier et pourchasse les voleurs d’or. D’entrée de jeu nous sommes les complices de sa fougue avant que le réalisateur ne dessine habilement le décor du Brésil Colonial. Si la réalité de l’esclavage s’impose à nous, Marcelo Gomes assoit une logique de domination à tous les niveaux dans laquelle s’inscrit alors le protagoniste désireux de gagner du grade et fantasmant de racheter celle qu’il aime à celui dont il reçoit les ordres… Personnage central, Joaquim apparaît être l’un des pions d’un système corrompu au service de l’élite. Un constat dont il va, peu à peu, prendre conscience jusqu’à se muer en une révélation. La modernité de l’approche scénaristique est d’offrir double lecture tant la réalité mise en scène se révèle être le miroir de la crise actuelle que connaissent le Brésil et, au-delà, nos sociétés capitalistes.

Joaquim - berlinale © REC Produtores & Ukbar Filmes

Joaquim est appréhendé comme un colon ordinaire. Il ne fait pas partie de l’élite et n’a pas d’aspirations exceptionnelles. Au contact de sa maîtresse, une esclave noire nommée Preta (Noire) par lui comme par ses pairs, il prend conscience des inégalités qu’il perpétuent lui-même. Mais s’il se pense loyal, il constate bientôt sa propre vanité… En réunissant ce couple illégitime, Marcelo Gomes construit de nombreuses scènes fortes en symboles à l’instar de celle où la femme qui est considérée par le scolons comme un vulgaire objet lui coupe les cheveux. L’homme est alors non seulement en position de faiblesse, à la merci de la lame qu’elle tient en main, mais il perd les cheveux qui sont, dans l’imaginaire collectif, un des éléments christiques de la figure symbolique de Tiradentes. La vulnérabilité de Joaquim n’est-elle d’ailleurs pas le gage premier de son humanité ?

Les personnages secondaires participent pleinement au jeu de miroir mis en place par le réalisateur. À l’instar de Preta – qui affirmera son véritable nom, Zua – les esclaves noirs ou indiens, comme les métis qui sont reconnus comme inférieurs, ils mettent autant en scène la réalité du Brésil Colonnial que celle du Brésil contemporain. Plus encore, Marcelo Gomes célèbre la diversité culturelle et la richesse « traditionnelle » des peuples autochtones : c’est ainsi que deux compagnons de route de Joaquim se mettent à chanter en ouvrant un dialogue entre des rythmes indiens et créoles. Un échange propremement impressionnant.

Joaquim - critique © REC Produtores & Ukbar Filmes

Au fil du développement narratif, la réalisateur met également en scène de nombreux éléments dont son protagoniste ne prend pas conscience comme le fait que si Zua lui ouvre les yeux, d’autres profitent de sa « vision » pour lui mettre des oeillères. Car, s’il crie à la corruption, Joaquim ne se rend pas compte qu’elle est présente à tous les niveaux, tout comme l’esclavage. Influencé par quelques penseurs issus d’une « caste supérieure » comme par l’Eglise (et c’est ici à nouveau un reflet de la société brésilienen actuelle), Joaquim se pense libre alors qu’il se retrouve dans les mains de quelques (autres) dominateurs…

Le parallélisme entre les époques est évident sans pour autant être didactique tant c’est au fil de l’approche esthétique que le réalisateur parvient à insuffler un véritable vent de révolte. Tout artifice, sonore ou musical, disparait tant nous participons à l’action ; aux mouvements de l’action. Nous sommes littéralement projetés au coeur même du film. À la vitalité d’une caméra sans cesse en mouvement et à la « luminosité » de la photographie répondent des dialogues d’une grande modernité dont le mordants ancre une critique du capitalisme actuel, ironise sur la suprématie de « l’Amérique du Nord » et souligne la bêtise du racisme.

JOAQUIM
♥♥♥
Réalisation : Marcelo Gomes
Brésil / Portugal – 2017 – 97 min
Distribution : /
Ventes internationales : Films Boutique
Tragédie

Berlinale 2017 – Sélection Officielle en Compétition

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