Critique : Je me tue à le dire

On 06/07/2016 by Nicolas Gilson

D’une inventivité rare et fort d’une tonalité joyeusement acide, JE ME TUE A LE DIRE est une véritable pépite. À travers le portrait d’un trentenaire en perte d’équilibre – et qui ne l’a jamais trouvé – Xavier Seron évoque une pleine génération et questionne rien de moins que le sens de la vie. Une comédie grinçante et sensible, servie par un casting truculent emporté par Jean-Jacques Rausin, ébahissant.

Sacro Sein

Hypocondriaque, Michel Peneud est persuadé d’avoir contracté le cancer du sein de sa mère. Angoissé par la mort, il ne veut pas finir comme elle qui, malade et doucereusement alcoolique, vit entourée de chats – les frères de Michel, pourtant son fils unique qu’elle surnomme Minou…

DEATH-BY-DEATH-je me tue à le dire

D’entrée de jeu, l’humour et la notion de mort s’épousent sans aucun caractère morbide : la vie et la mort ne sont-elles après tout pas intimement liées ? Le songe de Michel est double, à la fois léthargique et intellectuel. Se livrant à nous, il partage une réflexion sur l’existence. La sienne. Le cheminement prend place à son origine : sa naissance. Il s’approprie son propre accouchement, quitte à le remettre en question, dans l’espoir de donner quelque sens à sa vie, lui qui, comédien intermittent, vend du vent. Le ton est mélancolique, la couleur (derrière son éblouissant noir et blanc) irradiante.

À l’intervention en voix-over – mère d’une pleine complicité avec le protagoniste – répond un chapitrage savoureux. Le premier serait le dernier. Au chapitre 5 – ma mère ; ma mort; mammaire – nous découvrons celle par qui tout a commencé, celle à qui, en qui, tout retourne : la mère. Brillamment construit, le scénario nous confronte à la réalité évoquée par Michel avec une grande dose de « sarcasme amoureux ». Au pathétique des situations – en un sens tristement réalistes –, répond toujours une bienveillance heureuse.

La mère de Michel vit entourée de ses chats, trouvant dans le Spumante l’illusion du réconfort. Aime-t-elle gauchement son fils qu’elle se rattache à lui comme pour se maintenir en vie, tirant sur le cordon qu’elle refuse de couper et dont elle se sert comme un fouet. Infantilisé, Michel n’en est pas moins l’adulte de la situation tout en étant obnubilé par la certitude d’avoir une tumeur au sein. L’imagination de Xavier Seron nous ravit : spectateurs d’un conte abscons et sur-réaliste, nous prenons un tendre plaisir à partager les doutes de Michel comme son agacement et son émotion. Et si son immobilisme nous effraie ponctuellement, peut-être n’est-ce après tout parce qu’il renvoie au nôtre.

death-by-death-je me stue à le dire - jean-jacques rausin

Face à la vie, Michel pédale, court sur place et tourne en rond. Il se fuit, s’enfuit pour mieux se (nous) faire face. Fort de nous rendre complices, son imaginaire devient le nôtre tandis que nous observons son cheminement avec affection. Chaque élément est pesé, pensé avec soin sans qu’aucune pédanterie ne se dessine – si la certitude que des références nous échappent s’inscrit, notre curiosité est attisée et nos esprits sont nourris.

À la richesse de l’écriture, répond une approche esthétique époustouflante. Baroque et transcendantale, elle exacerbe le ressenti de Michel tout en servant de contre-point. La photographie, signée Olivier Boonjing, est sensationnelle. L’intelligence du cadrage, le grain de l’image et le volume induit par le noir et blanc permettent à Xavier Seron de dépasser toute hypothèse de narration (pourtant maîtrisée) et d’impressionner nos sens – le travail sur le son et l’emploi parcimonieux de la musique complètent habilement cette dynamique. Au-delà du chapitrage, le montage participe pleinement à ce mouvement : à l’inventivité de la mise en scène, répond, aussi sûrement qu’imperceptiblement, une énergie plurielle et sans cesse modulée. Une énergie est multiple, comme Michel.

Enfin, l’interprétation est magistrale. Sans jamais tomber dans la performance, Jean-Jacques Rausin se donne corps et âme au réalisateur qui lui a écrit un rôle sur mesure pour notre plus grand plaisir. Ne craignant jamais le ridicule, il se lance sans filet dans une aventure rocambolesque et flamboyante, où se rencontrent folie et candeur, gourmandise et douleur. Il a pour mère l’incroyable Myriam Boyer et côtoie au fil des scènes, outre Fanny Touron, Serge Riaboukine et Franc Bruneau, pléthore de talents belges à l’instar de Catherine Salée, Jean-Benoît Ugeux, Muriel Bercy, Philippe Grand’Henry, Fabrice Adde, Wim Willaert, Sam Louwyck ou encore Cédric Bourgeois, véritable canif suisse.

JE ME TUE A LE DIRE
♥♥♥(♥)
Réalisation : Xavier Seron
Belgique / France – 2015 – 90 min
Distribution : Galeries Cinéma Distribution / Alibi Communications
Comédie noire

FIFF 2015 – Compétition Première Oeuvre

je me tue à le dire - affichemise en ligne initiale le 29/04/2016

Je-me-tue-à-le-dire Je me tue à le dire - JEan-Jacques Rausin

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