Critique : I Am Not Your Negro

On 07/05/2017 by Nicolas Gilson

Avec pour terreau le manuscrit inachevé de James Baldwin, Raoul Peck compose un documentaire saisissant qui serait éblouissant si la réalité qu’il transcende – et qui transcende le temps – n’était pas aussi abjecte. Aux mots de l’auteur Afro-Américains répondent les images des héros évoqués (Medgar Evers, Malcom X ou Martin Luther King) comme celles d’une Amérique tristement contemporaine. Construit par juxtapositions, en unissant en un même mouvement les réalités d’une révolte nécessaire, I AM NOT YOUR NEGRO est une gifle. Nous sommes notre histoire. Faisons lui face.

En Juin 1979, l’auteur de renom James Baldwin se fixe une tâche complexe : raconter son histoire de l’Amérique à travers la vie de trois de ses amis assassinés : Medgar Evers, Malcom X et Martin Luther King Jr. Baldwin n’ira jamais au-delà de 30 pages de notes intitulées : Remember This House. Contextualisé par cet intertitre, le film de Raoul Peck s’ouvre par un premier document d’archives où l’on demande à Baldwin, lors d’un show télévisé, pourquoi les Noirs ne sont pas optimistes (alors qu’ils ont le droit d’apparaître dans des publicités). Sa réponse résume l’objet-même du film de Raoul Peck : « La vraie question, c’est le sort de ce pays. »

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A mesure que s’encre le générique, les images qui le composent sont contemporaines et illustrent déjà un message auquel « Le Pouvoir » demeure sourd depuis toujours. Le texte de James Baldwin se dessine alors. Il sera la colonne vertébrale du film. Il s’adresse à son éditeur, à lui-même et à nous à travers la voix de Samuel L. Jackson (pour la version française le choix de Joe Star enrichit le film d’une histoire qui se greffe à celle de la mythique « Amérique »).

En 1979, Baldwin ouvre une réflexion sur l’histoire d’un pays qui l’a vu naître et où il a grandi la peur au ventre, un pays qu’il a fuit pour mieux ensuite l’affronter ; un pays qui s’est construit grâce à l’esclavage tout en massacrant les Indiens. En 1979, Baldwin fait le point sur le combat qu’il a mené, comme ceux qu’il évoque et avec qui il a débattu afin d’enrichir une « cause » qui nous renvoie sans cesse à la ségrégation raciale comme au racisme que d’aucuns tentent d’édulcorer pour mieux le nier.

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L’histoire à laquelle Raoul Peck nous confronte n’est pas celle qui a vu Medgar Evers être assassiné en 1963, Malcom X en 1965 et Martin Luther King en 1968, mais celle où le sang continue de couler. Parce que le passé auquel fait référence Baldwin, le passé qu’il évoque, n’est autre que le récit de l’Amérique actuelle, celle notamment de Michael Brown tué à Fergusson en 2014 et de la révolte qui s’en suivit. La contemporanéité du discours est d’autant plus saisissante qu’elle est mise en lumière habilement au fil d’un montage qui glace les sangs : au rythme de quelques chapitres aux titres évocateurs, nous voyageons entre archives documentaires, cinématographiques et publicitaires en faisant fi d’une ligne temporelle qui se voudrait être le témoin d’une « évolution » afin de nous rendre compte que celle-ci n’a pas eu lieu car la révolution nécessaire n’a pu prendre place.

Au-delà de la juxtaposition des documents et des temporalités (comme du discours de Baldwin qui, au rythme du montage, ouvre une dialogue avec lui-même), certaines images d’archives retrouvent leurs couleurs tandis que d’autres, plus récentes, les perdent. Ce travail singulier sur la matière (qui s’inscrit même directement à l’écran) participe à une vertigineuse dynamique d’assimilation : les combats d’hier se mènent ou doivent encore se mener aujourd’hui, la parole d’hier fait plus que jamais sens aujourd’hui. Et peut-être demain si « Le Pouvoir » – ce système qui ne cesse de renouveler la domination et les peurs – continue à se montrer sourd et aveugle. L’histoire des nègres en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. C’est aussi celle de nos sociétés occidentales. Tout véritable pouvoir est entre nos mains : nous pouvons écrire l’histoire, mais le faisons-nous seulement ?

I AM NOT YOUR NEGRO
♥♥♥(♥)
Réalisation : Raoul Peck
USA / France / Belgique / Suisse – 2016 – 93 min
Distribution : Dalton
Documentaire

Berlinale 2017 – Panorama (documentaires)
Nomination à l’Oscar du meilleur long-métrage documentaire

I AM NOT YOUR NEGRO - afficheI AM NOT YOUR NEGRO - Raoul Peck SM 00

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