Critique : Grave

On 13/03/2017 by Nicolas Gilson

Sensationnel premier long-métrage que GRAVE au fil duquel Julia Ducournau nous confronte à une troublante allégorie à travers des pulsions anthropophagiques. Imposant un style esthétique rock’n'roll, jamais gratuit ni tape à l’oeil, elle revisite singulièrement le film de genre qui devient le terrain d’une expérimentation où elle développe conjointement un récit initiatique et une critique pertinente de la réalité dans laquelle elle inscrit le film. Une claque.

Justine (Garance Marillier) est végétarienne, comme ses parents et sa soeur Alexia (Ella Rumpf). Lorsqu’elle intègre le campus universitaire où elle de faire l’école de vétérinaire, elle est happée par le bizutage. Un passage d’autant plus incontournable, si elle ne veut pas être rejetée par ses condisciples, qu’elle est surdouée – la pire race pour certains professeurs. Forcée à manger de la viande crue pour la toute première fois de sa vie, Justine entre en mutation…

Grave

Attisant d’entrée de jeu notre attention, Julia Ducournau ouvre le film sur un prélude des plus percutant. Une route paisible de campagne devient en effet, en quelques plans, un théâtre des plus inquiétant. La réalisatrice impressionne nos sens, nous confrontant à l’apparition furtive d’une silhouette qui nous saisit tout autant qu’un immobiliste. Le titre s’inscrit en lettres capitales noires sur un fond vermeil, laissant présager une hypothèse tout à la fois sanguinolente et sanguinaire.

L’action prend place sur une aire d’autoroute, alors que Justine et ses parents déjeunent. La présence d’un morceau de viande dans l’assiette de la jeune fille aura le don d’irriter sa mère. L’heure est à la séparation, peu sociable Justine doit retrouver sa soeur qui manque au rendez-vous. La famille modèle présente déjà ses failles à travers quelques tensions entre « Alex » et leur mère. En somme une famille ordinaire…

Tandis que le bizutage prend place, Justine fait face à l’émulation d’une génération face à laquelle elle est en décalage. Confrontée à une hyper-sexualisation des corps, elle bascule littéralement dans la réalité. Plus jeune que les autres et la tête enfuie dans ses bouquins, elle est recroquevillée dans un corps encore enfantin. L’ivresse se veut plurielle à mesure qu’elle affronte les activités imposées, découvre les gestes supposés féminins ou se lie d’amitié avec son colocataire homosexuel – une fille ou un gay, c’est pareil.

En plein vertige, Justine est propulsée dans le vide lorsqu’on la contraint à manger un bout de viande. Développant une réaction allergique, elle entre en pleine mutation. Au fil de celle-ci, Julia Ducournau ancre une métaphore subjugante dont la lecture se veut autant féministe qu’universelle questionnant le corps, la sexualité, les relations sociales (qu’elles soient familiales, amicales ou amoureuses) mais aussi la nature même de l’homme. L’appétit de Justine pour la viande, soit-il insatiable, transcende celui qu’elle se découvre pour la vie. Mais répondre à ses pulsions, à sa nature, lui demande de transgresser les normes – autant de codes habilement remis en question.

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Mais si l’évolution de Justine est au centre de l’attention de la réalisatrice, l’ensemble des personnages secondaires lui permettent de mettre en place un microcosme dont la richesse fait écho au monde (normatif) dans sa globalité. C’est ainsi qu’à travers Adrien, le colocataire de Justine, elle met en place une dimension sociétale tellement pertinente qu’elle en devient subjugante – derrière cette figure virile de l’homosexualité (enfin représentée) se tissent une kyrielle d’enjeux qui dépassent la simple orientation sexuelle. Le message semble limpide autant que « globalement » inintelligible : affronter la vie autant que l’apprécier, c’est oser s’affirmer – et inversement.

L’approche esthétique impressionne littéralement nos sens. Julia Ducournau joue habilement avec notre attention, quitte à exacerber nos propres angoisses. La photographie se veut hypnotique tandis que le montage, nourri de plages musicales, transcende conjointement l’énergie des scènes et l’évolution de Justine. Plus encore, certains morceaux musicaux ancrent un discours intradiégétique – faisant écho au ressenti de la protagoniste – et se veulent parallèlement être une confrontation sans détour à l’hyper-sexualité qui traverse le film de part en part.

Les inspirations paraissent-elles multiples que la réalisatrice impose une signature. Ne cessant de nous surprendre, elle ne nous décevra pas par la conclusion de son récit dont les étapes nous conduisent au larmes tant elles sont riches d’humanisme. Enfin, le casting est tout bonnement génial.

GRAVE
♥♥♥
Réalisation : Julia Ducournau
France / Belgique – 2016 – 98 min
Distribution : O’Brother Distribution
Drame anthropophage

Cannes 2016 – Semaine de la Critique en Compétition

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mise en ligne initiale le 15/05/2016

Interview 1 / Interview 2

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