Critique : Grâce à Dieu

On 28/03/2019 by Nicolas Gilson

Expression courante de la langue française, « Grâce à Dieu » assoit l’importance que la Religion catholique a revêtu (et revêt encore) au fil des siècles. S’immisçant dans le langage courant de tous, l’Institution est-elle séparée de l’Etat que son poids n’en est pas moins pesant et qu’elle demeure, à l’ère des lobbyings, une force invisible redoutable. Ces trois mots sont aussi ceux prononcés par l’archevêque Barbarin lorsqu’il évoqua la prescription des actes pédophiles – qu’il préfère nommer pédo-sexuels – pour lesquels le père Preynat a été placé en examen.

Grace a dieu Poupaud

 

Trois mots qui ancrent un cruel paradoxe et qu’utilise judicieusement François Ozon pour titrer son film. Relatant le combat de plusieurs victimes du prête pédophile (qui reconnaît les faits dont il est accusé), au fil de la libération de leur parole, le réalisateur met en question non seulement certains dysfonctionnements de l’Institution religieuse mais aussi ceux d’une autre institution, la famille. Ce faisant, en fictionnalisant le réel afin d’ancrer la libération de la parole de ses personnages, il donne au.x silence.s un écho déroutant.

- Tu crois toujours en Dieu ?

Si GRACE A DIEU est déroutant a plus d’un titre, il apparaît d’entrée de jeu indéniable qu’il faille en souligner l’habilité de la construction scénaristique qui ose le pari d’un film sans protagoniste unique dont la dynamique de module à trois reprises, changeant radicalement de point de vue et de tonalité. Richement documenté, le film s’ouvre quelque geste rituel de l’archevêque de Lyon pour mieux nous porter à distance du théâtre que l’Eglise est ou a été.

Nous sommes en 2014, nous découvrons Alexandre (Melvil Poupaud) qui, lorsqu’on lui rappelle le souvenir du père Preynat, s’inquiète du fait qu’il officie toujours. Il se souvient avoir été abusé par lui lorsque, enfant, il était au mouvement de jeunesse catholique. Il tente de comprendre, entreprend une correspondance avec la hiérarchie de son diocèse et tente de résoudre avec discrétion un problème dont la résurgence n’est pas sans conséquence sur l’équilibre de sa vie de famille.

Grace a dieu

L’homme mène un combat dans lequel il est d’abord rejoint par Francois (Denis Ménochet) et bientôt par Emmanuel (Swann Arlaud). Comme l’exprime intelligemment le réalisateur, le scénario se construit comme un passage de relai. Les transitions scénaristiques peuvent-elles paraître soudaines, qu’elles actent sans détour d’un changement de chapitre. Fort de dessiner les chroniques d’une affaire judiciaire dont nous comprenons le nécessaire caractère public, François Ozon ne tend à aucun moment à quelque sensationnalisme et se concentre sur le ressenti de ses personnages comme celui de leur entourage (cette autre « institution » qu’est la famille).

Parvenant à transcender la singularité de chacun et de chaque situation, le réalisateur tend tout à la fois à l’universalité du sujet tout en offrant à sa narration une pleine organicité. Celle-ci ne cessera de s’inscrire dans l’approche esthétique qui, imperceptiblement, se module au gré de l’évolution des personnages et des basculements scénaristiques – comme si le film changeait de couleur et de dynamique lorsque le relai prend place.

Coeur du récit-même, les abus perpétrés par Preynat hantent le film comme les personnages au gré de flash-back dont l’approche esthétique – tant visuelle que musicale et sonore – semble renvoyer aux canons du cinéma de genre italien de l’époque durant laquelle ces faits prirent place. Glaçant.

Le cadre et la lumière sont pensés avec soin sans jamais tendre à la moindre esthétisation. Le cinéaste parvient ainsi à exprimer l’indicible en un seul plan lorsque nous découvrons le personnage d’Emmanuel et que sa mère s’effondre sans qu’il ne puisse en être témoin. Si les répliques sont affutées et les silences assassins, François Ozon tantôt saisit l’expressivité de ses comédien.ne.s et tantôt la sublime. Rarement un casting aura été aussi bien pensé et balancé, au point que de nombreux sous-sujets prennent vie et donnent imperceptiblement au film toute sa force. – Il en va par exemple des personnages féminins à l’instar de l’épouse d’Alexandre à qui donne vie l’éblouissante Aurélia Petit ou encore de la mère d’Emmanuel qui nous permet de redécouvrir Josiane Balasko.

GRACE A DIEU
♥♥♥(♥)
Réalisation : François Ozon
France – 2019 – 138 min
Distribution : September Film
Drame (historique) libérateur
Berlinale 2019 – Compétition Officielle
Ours d’Argent – Grand Prix

 

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