Critique : Free to Run

On 30/04/2016 by Nicolas Gilson

Moquée avant d’être « capitalisée », la course à pied sera un terrain de libertés : du dépassement de soi à l’expérience commune en passant par le combat féministe, son histoire en dit long sur notre société et son évolution. Allant à la rencontre de témoins-clés et employant avec grande habilité une multitude d’archives, Pierre Morath nous plonge avec FREE TO RUN au cœur d’un récit aussi fascinant que passionnant. Un documentaire qui nous emporte inéluctablement au-delà de son sujet.

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Le film s’ouvre sur l’évocation d’un temps révolu, lorsque Central Park n’était un terrain de course que pour quelques rares « excentriques » qui se reconnaissaient et se faisaient signe lorsqu’ils se croisaient. Le générique permet-il de laisser transparaître le « programme esthétique » du film, entre témoignages et images d’archives, qu’il attise notre attention sur la marginalité d’une action aujourd’hui commune.

« It’s just you and the world »

Le premier mouvement conduit alors à esquisser une possible philosophie dont relèverait le « jogging » en connexion avec la nature et, avant tout, soi-même. Relevant d’un acte libre, celui-ci serait « libertaire » – ces « fous » trouvant dans ce sport ce que d’autres exaltent sur les plaines de Woodstock. Alors que s’inscrivent plusieurs témoignages (d’hier et d’aujourd’hui), un narrateur intervient en voix-over pour contextualiser le sujet autant que ces évocations. Rappelle-t-il l’étiquette de « masochiste » accolée au début des années 1960 sur les hommes qui courent de longues distances qu’il souligne rapidement l’impossibilité pour les femmes de courir, en compétition, une distance supérieure à 800m.

Le film prend alors un virage saisissant en nous confrontant à la réalité contre laquelle les femmes ont du se battre pour gagner leurs droits dont celui de pouvoir participer à un marathon ou intégrer pratiquer certains sports. Parmi les témoins, émergent alors deux figures : Bobbi Gibb, la première femme à avoir participé, sans brassard, au marathon de Boston, et Katherine Switzer, la première a y avoir été inscrite, sous ses initiales, un an plus tard, en 1967. Derrière leur combat personnel, c’est la lutte féministe qui émerge ; une lutte pur le droit à être soi qui dépasse les sexes, questionne et bouscule le racisme social.

Free to run

Au fil des archives, dans un ballet admirable orchestré par Thomas Queille, nous avons rendez-vous avec l’Histoire, notre histoire : des USA en Europe, l’interdiction de courir des femmes relie ces amateurs épris de libertés, connectés par une même passion et en lutte contre une société patriarcale dont la logique les dépasse.

Révélant l’émulation à la fois d’une époque et d’une génération, Pierre Morath initie un nouveau mouvement vers la « popularisation » d’une épreuve sportive et des marathons. Ce sont alors deux figures masculines qui sont au centre de son attention : Fred Lebow, qui fondera et organisera son marathon de New-York et Steve Prefontaine, « le James Dean de la piste » qui se battra contre l’obligation pour les coureurs d’être amateurs et l’interdiction de toucher la moindre prime, et qui sera repéré par une marque alors naissante, Nike.

Au fil du déroulement chronologique, alors que la réalité de la course à pied ne cesse d’évoluer – jusqu’à tendre à la révolution actuelle – les thématiques premières, liées à l’accomplissement individuel, ne sont pas oubliées. Bien au contraire. Alors que les marathons se « vulgarisent », l’accessibilité des femmes aux compétitions demeure un combat – tout comme un baromètre sociétal assez éclairant. Peu à peu cependant, la quête de l’épanouissement individuel, est gangréné par une hypothèse commerciale qui s’est immiscée au coeur même du riche combat dont traite le film dans sa globalité. Nous invitant à ouvrir les yeux sur cette réalité – et dès lors sur la réalité « capitaliste » contemporaine – le réalisateur fait preuve d’un sarcasme savoureux dans le choix de certaines archives à l’instar de celle mettant en scène la mascotte d’un des leaders du « fast-food ». Ce faisant, il ouvre une réflexion qui dépasse très largement le sujet premier du film et nous invite à une judicieuse prise de distance.

FREE TO RUN
♥♥(♥)
Réalisation : Pierre Morath
Belgique / France / Suisse – 2015 – 100 min
Distribution : Imagine Film
Documentaire

Festival 2 Valenciennes – Compétition Documentaires

Free to run

Free-to-Run-pierre-morathFreeToRun_Wom_03©RTS FreeToRun_Wom_11©Salmini Sportfilm LLC

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