Critique : Frantz

On 02/09/2016 by Nicolas Gilson

Désireux de travailler sur le mensonge, François Ozon nous emporte au lendemain de la première guerre mondiale, dans l’Allemagne de 1919, afin de nous confronter à l’aveuglement de l’Europe contemporaine. S’inspirant d’une pièce de Maurice Rostand portée à l’écran par Ernst Lubish (BROKEN LULLABY), le réalisateur français construit un mélodrame en deux mouvements qui, en transcendant au second plan la réalité de deux pays meurtris par leur déchirement, nous invite à penser notre propre devenir. Eclairant.

Vous Pensez à lui toujours ?

Alors qu’Anna (sublime Paula Beer) se rend sur la tombe de Frantz, son fiancé mort sur le front en France, elle découvre qu’un Français, Adrien (Pierre Niney), est venu s’y recueillir. La jeune fille, qui n’a plus pour seule famille que les parents du défunt, est aussi interdite qu’intriguée. D’abord accueilli glacialement par Hoffmeister (Ernst Stötzner), le père de Frantz, le jeune homme est bientôt reçu par Anna et sa mère, Magda (Marie Gruber). Les deux femmes l’invitent à évoquer Frantz, l’ami qu’il a connu à Paris avant que la guerre n’éclate. Si la rencontre d’Adrien apporte quelque réconfort aux proches de Frantz, la présence d’un Français est très mal perçue par les autres habitants…

frantz-paula beer - Pierre niney

Ouvrant sur un générique à l’ancienne, François Ozon ancre d’emblée un contraste entre la chaleur de la couleur d’un feuillage et le caractère terne de la ville qu’il surplombe (Quedlingourg) et dont il détermine le cadre. L’action prend alors place en noir et blanc, suivant le trajet d’Anna qui traverse les rues pleines de vie qui la mènent au cimetière. Bientôt perturbée par les fleurs laissées sur la tombe de Frantz par un Français, la jeune femme en parle à Magda. Qui est-ce que cela peut-il être ? Au fil de leur conversation, elles évoquent le père du défunt avant que nous ne le découvrions dans son cabinet de médecin où Adrien se présente à lui sans qu’il ne le laisse parler. Mais aussi perturbante soit-elle, la présence de cet ami ne peut être nier. Anna et Magda décident de le recevoir.

La timidité d’Adrien et ses hésitations font place à l’évocation. Tandis que Frantz revit à travers ses paroles, la couleur répond au souffle de vie qui pénètre à nouveau le coeur des parents de Frantz et d’Anna. L’effet est rhétorique, le contraste saisissant. Le contact d’Adrien, aussi problématique puisse-t-il être aux yeux des habitants (ce qui donne au film tout son volume), est une renaissance pour Anna et une libération pour les parents de Frantz. Anna met-elle ses sentiments à nu qu’elle contraint Adrien à en faire autant. Le premier mouvement est celui de la rencontre et des aveux, mais si toute vérité n’est-elle pas bonne à dire, est-il préférable de la taire ?

Frantz_critique_ozon_venise_2016

Le second mouvement nous emportera en France. Anna devient alors l’étrangère, mais à la différence d’Adrien elle entre en pays vainqueur. Les positions s’inversent, les regards assassins et le jugement demeurent. Au nationalisme allemand – préfigurant la « fatalité » de la seconde guerre mondiale – répond le nationalisme français – dont le visage n’est pas moins nauséabond, faisant écho aux déchirures auxquelles doit aujourd’hui faire face l’Europe (un monde qui se ment à lui-même en se rattachant à une évidence « identitaire » et met à mal tout humanisme). Sur les pas de Frantz, Anna doit alors mettre en perspective ce qu’elle sait ou pense savoir de lui. C’est alors la confrontation entre plusieurs monde, notamment celui de la bourgeoise à laquelle appartient Adrien et qui, à l’instar de sa mère, a vécu de manière singulière le conflit passé…

Aussi romasnesque puisse-t-il paraître, jouant avec les codes tant sociaux que cinématographiques (notamment une composition musicale duale de Philippe Rombi ancrant ponctuellement une tension proche du thriller), le récit se concentre peu à peu sur l’émancipation d’Anna. Jouant avec nos attentes, le réalisateur met en perspective la notion de vérité selon la projection que l’on s’en fait. La révélation, au fil d’un singulier suspens, devient une libération et ancre un dialogue à travers le temps nous invitant à penser notre devenir et l’utopie d’une certaine Europe.

FRANTZ
♥♥(♥)
Réalsiation : François Ozon
France / Allemagne – 2016 – 113 min
Distribution : September Film
Drame

Venise 2016 – Compétition Officielle

Frantz affiche posterFrantz - François Ozon Frantz - Paula Beer

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