Critique : Foxtrot

On 02/09/2017 by Nicolas Gilson

Entre tragique et absurde, Samuel Maoz porte avec FOXTROT un regard critique sur le devenir de la société israélienne en s’intéressant au microcosme familial et en mettant en balance les sentiments d’amour et de culpabilité. En partant d’une situation ordinaire – le service militaire obligatoire – il engendre une tragédie – la mort d’un enfant – et met en perspective les vertiges qui en résultent. Fort de moduler sa mise en scène, il signe une véritable proposition de cinéma au fil de laquelle il nous confronte à bien des vertiges – et autant de réalités. Initiment symbolique, le titre semble dessiner un constat féroce : un immobilisme qu’il nous invite à mettre en perspective.

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Lorsque l’armée sonne à sa porte, Michaël (Lior Ashkenazi) sait de suite quelle en est la raison. Sans que le moindre mot ne soit prononcé, Dafna (Sarah Adler), son épouse, l’a elle-aussi devinée. Elle s’évanouit sous ses yeux et est placée sous sédatif. Les gestes des militaires sont calibrés, leur vocabulaire rôdé. L’annonce du décès de leur fils Jonathan (Yonatan Shiray) est une gifle. Assommé autant qu’oppressé, Michaël est peu à peu consumé par la colère. À quelle mission son fils pouvait-il être assigné ?

D’emblée la piste musicale dessine la tragédie sans que, pourtant, rien ne se passe vraiment. Dans un décor désertique, défile une route ; de l’asphalte qui semble courir à l’infini. La musique cesse soudain, et une dynamique oppressive s’impose : une sonnette – celle de la famille Feldmann – est activée. La sonnerie se veut stridente. Les actions s’enchaînent selon un rythme oppressant. Dafna ouvre la porte, tombe au sol, reçoit une injection de sédatif. Au bout du couloir, Michael est témoin de la scène. Le son est cru, sourd et direct. Les dynamiques visuelles et sonores transcendent tout à la fois l’oppression et le vertige d’un homme bientôt infantilisé par ceux qui lui annoncent la mort de son fils. Il faut maintenant prévenir ses proches. Ils peuvent le faire s’il ne s’en sent pas la force.

A cet instant Michael n’a aucun désir, il s’effondre en proie à un terrible vertige. Tout s’enchaine vite, trop vite. Il veut du temps pour respirer, simplement accuser la nouvelle. Mais tout s’enchaine malgré lui. Il s’enfuit vers une mère qui comprend tout sans rien comprendre. Sa seule issue est la confrontation : il questionne un sytème militarisé au point d’en perdre toute humanité. Un système dont il fait, dont il a fait partie.

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L’action évolue, son sens aussi. Le premier acte se clôt sur une note absurde. Suit un entracte qui constitue en soi un mouvement, nourri d’humour, exacerbant l’absurde à l’envi, c’est aussi un voyage à travers le temps qui témoigne de l’immobilité d’un pays continuellement en guerre. Un éternel retour du même, au même, qui est justement la caractéristique du foxtrot : une danse en carré – avant, coté, arrière, coté – un retour continu au point de départ. Cet entracte ouvre vers le fils dont la mission frôle l’absurde à travers une mise en scène qui flirte, elle, le burlesque et le baroque. Mais avant de rencontrer Jonathan, il s’agit de retrouver Michael… Il s’agit, pour lui, de se retrouver face à lui-même ; face à qui il a été : un soldat qui, en mission à un check-point au milieu de nulle part, dansait passionnément le foxtrot avec pour partenaire une arme qu’il a pour trop enlacé.

Au réalisme et à la grandiloquence du premier mouvement succède l’humour et une mise en scène outrancière qui souligne le caractère irréaliste (ou surréaliste) de la mission à laquelle Jonathan et ses partenaires sont assignés. Ils contrôlent des gens qu’ils humilient au mieux lorsqu’ils ne les déshumanisent pas, se fondant à une mécanique qu’ils ont pleinement intégré (et dont le ridicule est souvent souligné par le réalisateur). En phase de devenir adultes, les comparses – ou compagnons d’infortunes – semblent être d’éternels enfants tandis que la critique du service militaire se dessine comme, au-delà, celle de la militarisation de la société israélienne. Le vertige est autre. Foxtrot trouve un nouveau sens et glace maintenant le sang.

Fort d’asseoir le représentation, Samuel Moaz nous conduit vers un épilogue qui succède à un nouvel entracte. Au fantasme du père répond celui du fils ; à la projection potentielle du père répond celle que Jonathan a de lui ; à la passion du foxtrot répond celle du dessin. Le réalisateur fait tomber les masques. Michael et Dafna se mettent à nu en un ultime mouvement riche de sa simplicité. Le réalisateur abandonne les effets de mise en scène et tend à une certaine épure non dénue d’images fortes de leur symbolisme. Il nous confronte à l’absurdité d’une situation qui a épousé le mouvement de sa danse. Il nous place bientôt face à la première image du film en nous offrant la possibilité de saisir la mesure des notes de musiques qui pontuèrent sa tragédie en trois actes.

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FOXTROT
♥♥♥
Réalisation : Samuel Maoz
Israël / Suisse – 2017 – 113 min
Distribution : September Film
Drame

Venise 2017 – Sélection Officielle – Compétition Officielle

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