Critique : Félicité

On 29/04/2017 by Nicolas Gilson

Fort d’un style singulier, Alain Gomis propose avec FELICITE un voyage sensoriel aux côtés de ses personnages. Au rythme des compositions tradi-modernes de Kasai Allstars ou de mesures interprétées par l’orchestre philharmonique de Kinshasa, le réalisateur esquisse le portrait croisé d’une mère désespérée et de la ville où elle vit, de leur réalité et de leurs rêves. Entremêlant fiction, onirisme et images documentaires il propose une expérience vertigineuse et sensible.

Felicité © Céline Bozon Berlin

Chanteuse dans un troquet de la capitale congolaise, Félicité (Véro Tshanda Beya) est fière de gagner sa vie. De l’argent, elle en a. Elle peut faire réparer son frigo avec, même si les réparateurs sont tous des voleurs. Toutefois lorsque, suite à un accident de moto, son fils doit se faire opérer, de l’argent il lui en faut plus. Rapidement. Elle se lance alors dans une course effrénée à travers les rues de Kinshasa.

En guise de prélude à toute narration, Alain Gomis saisit l’effervescence du quotidien de Félicité. Nous la découvrons au fil d’une réelle immersion dans le bar où elle chante. Elle se tient face à nous, fière déjà, alors que la caméra voyage littéralement au coeur d’un espace à priori replié sur lui-même. Le réalisateur impressionne l’atmosphère singulière de cet espace où les pulsions s’expriment à mesure que l’alcool se consomme au rythme de la musique et de la voix de celle qui, bientôt, devient son héroïne.

Nous retrouvons Félicité chez elle qui tente de résoudre la panne de son frigo. Une situation anecdotique qui permet cependant au réalisateur de nous confronter tant à la fierté de sa protagoniste qu’à la valeur de la monnaie congolaise. Une situation qui permet aussi de retrouver le personnage de Tabu (Papi Mpaka), client du bar où se produit Félicité, qui, selon qu’il soit ou non sobre, n’a pas le même visage. Alain Gomis accorde en fait ses instruments, à l’image d’un orchestre qu’il met d’ailleurs également en scène. Fiction et documentaire s’épousent déjà et ouvrent vers l’onirisme au rythme d’accords symphoniques. La ville de Kinshasa est alors surplombée par un ciel étoilé qui lui offre, au-delà de sa réalité propre, un visage universel.

Felicité © Céline Bozon

Appelée à l’hôpital, Félicité y découvre son fils alité, parqué dans une chambre commune. Pour que son fils soit opéré, elle doit trouver une somme colossale en un minimum de temps. Fatiguée, elle doit maintenant faire face au système qui gangrène la société dans son entièreté. Sa course est endiablée, irrationnelle aussi à l’instar du monde immodéré auquel elle est confrontée. Avec économie le réalisateur assoit la réalité des soins de santé au Congo. Dans sa fougue, Félicité laisse tomber son masque tout en faisant basculer, avec lui, celui du monde où l’enlisent ses malheurs

La construction scénaristique témoigne d’une pleine liberté : Alain Gomis s’émancipe de son propre récit, s’offre des ellipses comme des parenthèses à la facture documentaire, nous confronte aux rêves de sa protagoniste et opte pour un changement de point de vue assez surprenant (adoptant le regard de Tabu). En chef d’orchestre, il met en sourdine certains instruments ou, au contraire, leur offre la possibilité de quelque solo. Véritable expérimentation narrative, FELICITE est avant toute chose une expérience sensorielle qui, à l’instar du personnage de Félicité, n’est pas rationnelle et épouse avant toute chose la confusion de ses sentiments. Ceux-ci s’exprimeront à travers le chant, les larmes, les cris, le silence, le refus de chanter, l’expressivité des corps ou, enfin, la possibilité d’un dialogue serein et d’une nouvelle complicité.

Un expressivité qui se retrouve dans le jeu éblouissant de Véro Tshanda Beya et de l’ensemble du casting comme dans les modulations de cadrage, la mobilité saisissante de la caméra, les changements chromatiques, le travail sur le son et dans l’emploi de la musique qui tend à unifier en un seul et même mouvement une approche qui pourrait sembler nébuleuse mais se révèle confondante, comme la vie.

FELICITE
♥♥(♥)
Réalisation : Alain Gomis
Sénégal / France / Belgique / Allemagne / Liban – 2017 – 123 min
Distribution : Cinemien be
Fable

Berlinale 2017 – Sélection Officielle en Compétition

Felicite

Felicité © Céline Bozon - Félicité Tabumise en ligne initiale le 12/02/2017

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