Critique : Elle

On 18/05/2016 by Nicolas Gilson

Thriller spychologique captivant, ELLE se révèle corrosif de bout en bout tant le scénario de David Birke (d’après « Oh… » de Philippe Djian) est implaccable. Nous plongeant dans l’intensité d’un récit farouchement acide, au fil d’une mise en scène aussi lisse qu’efficace, Paul Verhoeven nous confronte au jeu inquiétant auquel se s’adonnent une victime et son bourreau. Il offre à Isabelle Huppert un rôle multiple dans lequel, plus encore que de coutume, elle est magistrale.

Elle-Isabelle_huppert_cannes-2016

Violemment agressée chez elle, Michelle (Isabelle Huppert) semble inébranlable. Elle continue sa journée comme si de rien n’était, recevant son fils à diner et trouvant une excuse assez grossière pour expliquer les bleus sur son visage. Victime d’un viol, si elle se rend dans un hôpital afin de faire des tests sanguins, elle décide de ne pas prévenir la police. Harcelée par son agresseur, elle se met elle-même à le traquer initiant un jeu singulier, nourri de désir pulsionnel et de doutes.

« Je t’ai trouvée très étroite pour une femme de ton âge »

Nous confrontant d’emblée à l’agression, Paul Verhoeven acte de sa violence mais aussi de sa rapidité. Cette immédiateté est traduite par la surprise du chat de Michelle intrigué par le son de coups, d’objets qui se brisent, de cris et de gémissements. Une scène d’autant plus saisissante qu’après la fuite rapide de l’agresseur la réaction de la protagoniste intrigue. Serait-elle dans le déni qu’elle semble s’éveiller à son propre corps, consumée par un trouble évident qu’elle dissimile pourtant. Déjà, son comportement nous inquiète autant qu’il attise notre attention. La psychologie de Michelle nous pose-t-elle question qu’elle devient peu à peu l’objet-même d’un thriller qui n’épargne aucun des personnages.

Centré sur Michelle, le scénario se déploie telle une toile d’araignée dont le coeur serait toutefois peut-être un autre drame auquel fait écho le viol que l’héroïne remet paradoxalement en doute. Les fantasmes, ses fantasmes, n’ont de cesse de se confronter à la réalité. Mais avant de leur donner vie, nous sommes happé dans le quotidien de Michelle où sphères professionnelles et privées s’entremêlent. A l’instar de son viol qui trouve un écho singulier dans le jeu vidéo que son entreprise s’apprête à mettre sur le marché, les éléments se répondent et mettent mutuellement en valeurs renforçant une angoisse latente suggérée par la volonté ferme de Michelle de ne pas contacter la police.

Le tableau humain n’épargne personne, à commencer par la protagoniste dont le pragmatisme inscrit une froideur et une acidité captivantes. Peu à peu les enjeux des relations se complexifient sous le regard étrangement lucide de Michelle. La distance qu’elle apporte à l’égard de ses proches est foudroyante notamment quand elle dialogue avec son fils ou sa mère. Au-delà, la caractérisation des personnages est d’une rare intelligence tant elle permet une critique des plus acerbe du prisme sociétal. Les « figures » qui hantent le film, comme le vie de Michelle, ne sont autre que celles qui nous entourent auxquelles Paul Verhoeven ne confère que peu d’humanité tant il se veut lui-même acide à leur égard. Pourtant, ce sont autant de personnages qu’il magnifie au-delà de la superficialité ou l’aveuglement derrière lequel ils tentent tous de se dissimuler. La véritable force de Michelle est alors de ne pas mentir lorsque la règle sociale repose justement sur le mensonge (tant aux autres qu’à soi-même).

elle-isabelle-huppert

A priori aussi lisse que les personnages semblent superficiels, l’approche esthétique se déploie à mesure qu’elle en révèle les failles. Paul Verhoeven est un fin artificier, captant notre attention afin de la saisir avec plus de vitalité en ne cessant de nous surprendre. Il aime les contraste à l’image de celui saisissant sur lequel il ouvre le film. Si quelques éléments paraissent trop artificiels (à l’instar des archives beaucoup trop sanguinolentes pour être réalistes), il parvient à rendre sympathique les protagonistes malgré l’antipathie qu’ils peuvent dégager. Il fait de nous les complices de Michelle tout en ancrant une distance inquiétante en nous plaçant au seuil de son raisonnement psychologique.

Photographiant proprement les affres des rapports humains, il met en place un climat suspicieux bien au-delà de la trivialité pragmatique visant à découvrir qui est le coupable. Cet élément trouve-t-il d’ailleurs résolution que nous voyons bien que cela n’intéresse ni Michelle ni le réalisateur. Portant une attention particulière au son – élément moteur dès la première séquence – Paul Verhoeven construit un climat particulier en nous sommes en constant déséquilibre. Des vertiges renforcés par l’emploi de la musique qui ancre le suspens et en souligne la persistance…

Au-delà, il nourrit le film d’une tonalité humoristique savoureuse tantôt à travers les situations mise en scène, tantôt à l’intérieur même de celle-ci en captant ou en mettant en lumière des menus détails faisant alors sens. Notons la flamboyance de certains dialogues, dignes d’un film porno bon marché, qui se révèlent d’une justesse foudroyante dans la bouche d’Isabelle Huppert.

Emporté par la prestation de l’actrice, l’ensemble du casting est vertigineux tant chaque personnage se dessine comme faillible et devient potentiellement notre prope miroir. Tous faillibles et dès lors humains à l’exception de celui incarné par Virginie Efira à qui Paul Verhoeven offre (enfin) un rôle à la hauteur et qui, en une réplique lancée sur un ton anodin, parvient à nous glacer le sang.

ELLE
♥♥♥
Réalisation:Peul Verhoeven
France / Belgique – 2015 – 130 min
Distribution : Athena Films
Thriller psychologique

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

Elle-de-Paul-Verhoeven-avec-Isabelle-Huppert-Festival-de-Cannes-2016-affiche

ELLE, Paul Verhoeven

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>