Critique : El Ciudadano Ilustre

On 19/04/2017 by Nicolas Gilson

Au fil d’une comédie époustouflante, les Argentins Mariano Cohn et Gaston Duprat nous proposent une réflexion pertinente sur la notion de création et son rapport au monde. Se moquant des honneurs de toute consécration – à laquelle semblent pourtant courir bien des « auteurs » – ils ouvrent avec EL CIUDADANO ILUSTRE un dialogue saisissant entre la fiction et la réalité. Inventif, le film ne cesse de nous surprendre. Une grande comédie humaine.

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A-t-il accepté le Prix Nobel de littérature que Daniel Motavani (Oscar Martínez) boude les autres récompenses, annule sa participation à de nombreux événements et refuse de nombreuses invitations prestigieuses – comme les propositions d’adaptation de ses romans. À l’étonnement de sa secrétaire, il répond finalement positivement à une invitation venue de sa ville d’origine en Argentine, Salas, une bourgade qui a été le terreau à l’ensemble de son oeuvre mais où il n’est jamais retourné depuis qu’il s’est installé en Europe.

L’ouverture du film sème à dessein une forme de confusion. Alors que Daniel Motavani reçoit le Prix Nobel, l’approche semble répondre à une logique documentaire. Tandis que le protagoniste attend dans un couloir, nous percevons les bribes d’un discours officiel. Nous l’observons, comme la caméra nous invite à le faire, dans le silence solennel qui précède sa montée sur scène. Son discours condense trouble, émotion et détermination, lorsqu’il se révèle à la fois honoré et horrifié d’être reconnu par des scientifiques, des juges et des académiciens – preuve que sa création se révèle aujourd’hui « conformiste ». Joue-t-elle avec les codes du « cinéma du réel » que l’introduction assoit la fiction. Une notion que le duo de réalisateurs va bientôt habilement mettre à mal.

Après un nouveau prélude impressionnant la personnalité du protagoniste (toujours sur un mode semi-documentaire), le scénario se compose en chapitres – une modulation renvoyant tout à la fois à la construction littéraire et à l’identitaire du personnage. Détaché de la réalité au vu de son mode de vie huppé, Daniel Motavani désire s’envoler le plus discrètement possible vers l’Argentine. Une tentative d’emblée avortée lorsque le pilote de l’avion signale sa présence aux passagers. Le ton de la comédie est-il alors installé que nous allons voyager de surprise en surprise au fil d’un développement narratif truculent et d’une mise en scène étourdissante tant elle gomme les barrières de la représentation ou, plutôt, s’en amuse.

Critique el ciudadano ilustre

De l’arrivée toute singulière à Salas (à seulement six heures de l’aéroport grâce à un raccourcis que seul connait un improbable chauffeur) à l’accueil par le maire de la bourgade, l’absurdité des situations se révèle des plus réaliste tant elles sont imaginées et mises en scène en accordant un soin aux détails. Peu à peu, au fil d’une captation dont la photographie est ponctuellement grossière (l’image paraissant être celle d’une caméra vidéo), la fiction semble rencontrer la réalité documentaire tant l’espace-lieu (et ses habitants) semble proprement « saisis » par les réalisateurs. Nous partageons alors l’étonnement ou la distance – toute érudite – du protagoniste contraint de se replonger dans la réalité qu’il a décidé de fuir (un décor de film roumain évoque-t-il) et qui constitue la matière première de l’ensemble de sa création.

Osant sans crainte la surenchère (avec notamment un petit montage vidéo qui marquera à jamais les spectateurs comme un passage télévisé savoureux), les réalisateurs nous entrainent dans un questionnement saisissant autour de la création, des notions de fiction et de représentation de la réalité. La mise en abyme, qui est un des axes de leur scénario, devient proprement hypnotique tant nous partageons l’énergie du protagoniste qui pourtant se joue lui-même de nous dès lors qu’il est l’écrivain de sa propre histoire. La plus saisissant est le glissement d’un genre à l’autre, la comédie (humaine) se transformant irrémédiablement en un suspens extrêmement tendu au sein duquel tout semble possible.

Enfin les réalisateurs nous confrontent à un casting époustouflant et dirigent avec acuité une brochette de comédiens des plus talentueux qui flirtent savamment avec une surenchère proche de la caricature sans jamais y sombrer. Saisissant !

EL CIUDADANO ILUSTRE
The distinguished Citizen
♥♥♥
Réalisation : Mariano Cohn & Gaston Duprat
Argentine / Espagne – 2016 – 118 min
Distribution : September Film
Comédie humaine

Venise 2016 – Compétition

el-ciudadano-ilustre-poster

el ciudadano ilustre critiquemise en ligne initiale le 5/09/2016

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