Critique : D’Après Une Histoire Vraie

On 31/10/2017 by Nicolas Gilson

Signant l’adaptation du roman de Delphine de Vigan, Roman Polanski affronte plusieurs de ses démons et nous emporte au coeur d’un thriller où un étrange dialogue se tisse entre la création (romanesque) et la dépression. Mettant en scène une romancière qui trouve dans une figure vampirique archétypale un nouveau souffle au risque de s’y perdre, il questionne les frontières perméables de la représentation. Délectable.

Une soupe ? Super !

Le film s’ouvre dans le brouhaha d’une séance de dédicaces. Delphine (Emmanuelle Seigner) signe l’ouvrage dans lequel elle évoque la dépression et l’internement de sa mère. Forts de nous faire partager ses vertiges auditifs, Roman Polanski nous fond à son regard, découvrant les visages trop proches au point de paraître oppressants de ceux qui se défilent pour obtenir une dédicace et livrer leur ressenti. « Un livre de plus et je vais me fendre en deux » annonce la romancière à son attachée de presse (Josée Dayan). En une réplique, réelle ou fantasmée, tout est dit. D’entrée de jeu, les codes sont mis en place ou du moins une complicité amusée. Peut-être faut-il être vierge du cinéma de Roman Polanski pour ne pas anticiper le développement scénaristique et sa résolution tant il est impossible de ne pas songer à REPULSION comme à THE GHOST WRITER (pour ne citer que deux titres emblématiques), mais qu’importe tant le cinéaste nous offre un spectacle empli de grandiloquence au coeur duquel il met en scène nombre de ses démons.

d'après une histoire vraie - seigner

Dès cette première scène une question se pose : fondus au regard comme au désarroi de Delphine, avons-nous été les vulgaires témoins d’une interaction ordinaire – une demande de dédicace de la part d’une admiratrice – ou avons-nous partagé une parenthèse onirique dès lors que celle-ci aurait été fantasmée ? L’interrogation, le trouble suscité, est fugace. Nous voguons avec Delphine vers une soirée mondaine dont elle cherche à s’échapper, trouvant alors quelque respiration auprès de la mystérieuse jeune femme, Elle, réapparue comme par enchantement. Elle semble libre, directe, franche. Droite et adroite, elle hypnotise littéralement Delphine, la fascine (et donc nous tout autant), s’impose à elle. Delphine la recontacte, se livre à elle avant d’avoir bientôt besoin d’elle. Elle devient son phare, mais se révèle toxique, manipulatrice… vampirique. Mais Delphine est-elle aussi inconsciente qu’elle semble l’être, laissant son quotidien lui échapper ?

La dépression de Delphine semble à l’avant-plan, mais existe-t-elle vraiment ? Ne sommes-nous pas plongés au coeur même de l’écriture de l’écrivaine tandis qu’elle nous paraît paralysée par l’angoisse de la mythique page blanche ? Le délire scénaristique et esthétique qu’ancre Polanski n’est-il pas le sien ? Conscient au-delà de l’impression inverse. Si l’exercice de style peut sembler évident, Roman Polanski, qui s’approprie le récit de Delphine de Vigan avec la complicité scénaristique d’Olivier Assayas, l’assume pleinement pour notre plus grand plaisir. En jouant avec nous, il parvient à questionner toute hypothèse de création en soulignant, autant qu’il ne met en doute, la maîtrise de tout auteur sur son sujet. La mise en abyme s’impose-t-elle qu’elle se veut être un miroir éclairant sur une manipulation elle-même mise en exergue à mesure que s’inscrit une surenchère esthétique.

d'après une histoire vraie - surcadrage

La mise en scène est prodigieuse. Parvenant à nous fondre au ressenti de son héroïne, Roman Polanski fait de son regard le nôtre ou plutôt l’inverse. Habile manipulation. Ouvrant le film sur une note hyper réaliste – l’oppression que subi (ou prétend subir) Delphine s’impose à nous – le cinéaste flirte rapidement avec l’exagération avant de donner dans l’outrance. La photographie nous lie à Delphine afin de mieux nous en distancier en se voulant le témoin de son évolution psychologique (soit-elle hantée par des figures de style évidentes qui peuvent paraître malhabiles). Le travail sur le son est à dessein anxiogène (l’appartement de Delphine est notamment plongé dans un silence mortel) tandis que celui sur la musique ancre l’hypothèse de thriller avant de nous emporter, non sans humour, vers l’horreur et ses nombreux clichés. Toutefois la grossièreté apparente du trait en révèle la finesse. L’objet-même du film y trouvant sa vitalité.

L’interprétation sera duale – brouillant admirablement les pistes. Emmanuelle Seigner donne vie avec un réalisme extraordinaire à Delphine tandis qu’Eva Green ne cesse de refaçonner le personnage de Elle au fil de ses interactions avec Delphine. Son jeu est outrancier, archétypal, et pourtant multiple. Elle hante Delphine comme l’écran (et nous-même). La mise en scène semble-telle s’inscrire que Polanski ne cesse de nous surprendre frôlant un ridicule pleinement assumé (et amusé). Aussi grossier puisse-t-il paraître, le thriller est franchement jubilatoire sans jamais être vain.

D’APRES UNE HISTOIRE VRAIE
♥♥♥
Réalisation : Roman Polanski
France – 2017 – 110 min
Distribution : Belga Films
Thriller humoristique

Cannes 2017 – Sélection Officielle – Hors-Compétition

d_apres_une_histoire_vraie_affiche

d'après une histoire vraie - Green

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