Critique : Aquarius

On 20/09/2016 by Nicolas Gilson

Empli d’une mélancolie suave, AQUARIUS est avant tout un film de résistance, un film de combat. À travers trois chapitres, Kleber Mendonça Filho esquisse à le portrait d’une sexuagénaire issue d’un milieu bourgeois celui d’une société brésilienne en perdition, proprement gangrénée par un système corrompu. Dépassant la simple barrière de « classes », sans toutefois la contourner, son regard est de plus percutant, nous contraignant à faire face à la réalité qui dépasse la fiction.

Clara (Sonia Braga) vit à Recife, sur la très huppée Avenida Boa Viagen. Elle habite dans un immeuble aujourd’hui vétuste – ou vintage selon le point de vue – qui répondit en son temps aux dictats de la bourgeoisie. À aujourd’hui 65 ans, elle est la dernière résidente de « l’Aquarius » dont tous les appartements, à l’exception du sien, ont été achetés par un important promoteur immobilier. Malgré les pressions, elle refuse de vendre ce qui a ses yeux n’a pas de prix.

Vous oubliez la révolution sexuelle

Ode à la mémoire et aux souvenirs, AQUARIUS s’ouvre en musique sur quelques photographies en noir et blanc de l’Avenida Boa Viagen. Ces bords d’Océan nous paraissent-ils immortels qu’ils prennent vie. Entamant un premier chapitre en 1980, le réalisateur exacerbe l’effervescence de Clara avant de nous fondre à sa passion pour la musique. Fort d’ancrer un dialogue entre les générations et les époques, il nous projette 30 ans plus tard au coeur du même espace, alors que les enfants ont quitté depuis longtemps le foyer dans lequel les souvenirs demeurent vifs. Un foyer que Clara refuse qu’on lui dérobe : son combat sera son « amour ».

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D’emblée les « images » font sens : le titre de la première partie, « Les cheveux de Clara », renvoie-t-il au cancer qu’elle a vaincu qu’il souligne déjà sa force immuable et anticipe son combat. À l’instar des cicatrices qui marquent le corps de Clara, les souvenirs et la mémoire sont constitutifs de son identitaire sans qu’elle ne vive pour autant dans le passé. « L’amour de Clara » pourrait s’écrire au pluriel tant il s’agit d’un rayon qui dépasse sa simple personne : Kleber Mendonça Filho impressionnant la réalité d’une femme aussi vivante aujourd’hui qu’hier et moins que demain. Au combat de David contre Goliath répond celui de la vie contre la mort. Et à 65 ans, Clara est définitivement vivante. Les frontières de l’âge volent en éclats notamment à travers l’amour charnel, le désir et le feu de la passion.

Le scénario se construit en relief, Kleber Mendonça Filho révélant à travers le portrait de Clara l’universalité d’une situation qui dépasse très largement ses « petits » enjeux personnels. Il ancre peu à peu une pleine critique du devenir de la société brésilienne – et au-delà – en nous confrontant à une mise en perspective de son évolution au film des ans. Loin d’avoir disparu, les frontières entre les riches et les pauvres, entre les blancs et les « colorés » ont évolué. Pourtant bourgeoise, Clara se dresse contre le système qui, tel un cancer, la ronge de l’intérieur. Une nécessité universelle.

Si à force d’effets trop démonstratifs l’approche peut ponctuellement paraître brouillonne, Kleber Mendonça Filho tend à une réelle organisité. Alors que la musique fait écho à la sensibilité et à l’effervescence de Clara – incarnée avec autant de force que de grâce par Sonia Braga, il en sublime admirablement l’énergie et nous transmet de manière radicale le feu de sa passion, le feu de toute révolution.

AQUARIUS
♥♥
Réalisation : Kleber Mendoça Filho
Brésil / France – 2016 – 145 min
Distribution : Athena Films
Electrochoc

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

Aquarius - cannes 2016 - afficheaquarius - kleber mendoça filho - cannes 2016 - 1mise en ligne initiale le 17/05/2016

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