Critique : American Honey

On 07/02/2017 by Nicolas Gilson

Après s’être risquée au film d’époque en adaptant, non sans un modernisme certain, Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë (WUTHERING HEIGHTS, 2011), Andrea Arnold signe un portrait de jeune femme qui fait incontestablement écho à son magistral FISH TANK (2009). S’inscrivant dans la filmographie de la cinéaste, AMERICAN HONEY questionne à nouveau l’éveil à soi et la quête d’un équilibre garant d’une survie, si pas d’un épanouissement. Andrea Arnold met ainsi en scène une adolescente américaine et observe, au fil de son parcours et de ses interactions, une pleine génération se demandant ce qu’il reste du rêve américain – ou nous conduisant à le faire.

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Livrée à elle-même, Star (éblouissante Sasha Lane) survit grâce à quelques combines, endossant des responsabilités qui ne sont pas de son âge. Décidée à s’en sortir, elle s’enfuit en rejoignant une équipe de vendeurs faisant du porte à porte. Elle parcourt ainsi le midwest américain, séduite voire subjuguée par la naïveté apparente de ses nouveaux comparses…

Optant une nouvelle fois pour un cadre serré (1:33), Andrea Arnold nous plonge littéralement dans la réalité de son personnage. Nous rencontrons Star dans une benne à ordures tandis qu’elle cherche quelques nourriture en compagnie d’un gamin que nous pourrions imaginer être le sien. Si déjà une vraie critique sociétale transparaît, la réalisatrice transcende l’énergie de son héroïne. L’approche est dépourvue de tout misérabilisme si bien que nous faisons alors corps avec elle, subissant la luminosité du soleil irradiant et le poids de la chaleur.

La fougue de la jeune fille s’impose à nous, sa naïveté aussi. Une naïveté heureuse, nourrie de l’espoir d’une vie meilleure et de quelque amour. Impressionnant le quotidien de Star tandis qu’elle décide de le fuir, Andrea Arnold concentre son attention (et la nôtre) sur la fascination qui la gagne pour ceux qui deviendront bientôt ses compagnons de route et plus particulièrement Jake (Shia LaBeouf), celui qui lui propose de les rejoindre. Une séquence suffit, tant elle agit comme un coup de foudre, pour que Star décide à partir sur le chemin qui la mènera à elle-même.

La fuite est plurielle, évidemment aveugle, mais elle n’en est pas moins heureuse. Attisant la curiosité de Star, le style de vie de la bande lui convient, même si sa première motivation est des plus naïve. Au rythme de son parcours, Andrea Arnold s’intéresse au microcosme formé, à cette jeunesse américaine sans attache motivée par l’argent facile et la récréation, et au-delà livre une riche photographie d’un monde en perdition avec lequel Star n’est pas en phase. Elle épouse alors littéralement le regard de la protagoniste et parvient à transcender l’énergie communautaire qui, fatalement, est faillible dès lors que les masques tombent.

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Le quotidien de Star épouse un nouveau rythme, celui de la vente de magazines en faisant du porte à porte et de soirées arrosées. Est-elle transportée par ses sentiments amoureux que Star n’en perd pas sa personnalité. Au contraire. C’est justement à travers l’affrontement – entre jouxtes verbales et oppositions quasi magnétiques des corps – qu’elle exprime son ressenti ou tente de le faire. L’épanouissement est à portée de main… et Andrea Arnold le cueille habilement sans épargner l’ombre qui le guète.

Derrière la justesse du portrait de la jeune femme, la réalisatrice tisse celui, moins heureux peut-être, de l’Amérique profonde qui se cache derrière les portes que franchit justement Star… Une Amérique pas très belle à voir et où la vulgarité est une notion bien singulière.

L’approche est proprement organique. La dynamique de cadrage est irradiante tant la lumière semble naturelle et l’action hyper réaliste. Le travail sur le son comme sur la musique est des plus saisissant tant il offre à la réalisatrice la possibilité de mettre en place une séquentialité des scènes où les plans s’enchainent pourtant à un rythme effréné. Parallèlement, cette séquentialité est également travaillée dans la durée des plans jusqu’à marquer la présence de la caméra qui se repositionne au fil du mouvement des corps – marquant le caractère observateur de l’approche que d’aucuns qualifieront alors de voyeuriste – et donne à la nature et aux décors la possibilité d’exister. Mais si Andrea Arnold magnifie proprement le cadre de son action – filmant par exemple le souffle du vent – elle nous met à l’épreuve de la durée. Un épuisement nécessaire à Star qui peut avoir raison de nous et amenuiser la force, organique, première.

Soulignons encore l’emploi de la musique qui permet à la réalisatrice tant de révéler l’énergie de ses personnages et le ressenti de Star que d’établir un dialogue avec l’action mise en scène. A l’instar de la photographie « observatrice », elle tend à un réel échange, critique, avec le spectateur, invité à mettre en perspective un parcours aussi irradiant que alarmant.

AMERICAN HONEY
♥/♥♥
Réalisation : Andrea Arnold
USA / Royaume-Uni 2016 – 162 min
Distribution : Cinéart
Portrait

Cannes 2016 – Sélection Officielle en Compétition

American Honey - affiche - poster

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