Interview : Clément Cogitore

On 07/10/2015 by Nicolas Gilson

Né en 1983 à Colmar, Clément Cogitore étudie à l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg et ensuite au Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Développant une pratique à mi-chemin entre cinéma et l’art contemporain, son travail entremêle films, vidéos, installations et photographies afin de questionner la relation qu’entretiennent les hommes avec leurs images. En 2015, il signe un premier long-métrage de fiction, NI LE CIEL NI LA TERRE sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes. Rencontre avec le réalisateur au FIFF de Namur.

Quelle a été la genèse de NI LE CIEL NI LA TERRE ? - L’objet du film s’inscrit dans mon travail – je fais de la vidéos, de la photographie ; j’ai aussi fait des documentaires et du court-métrage de fiction – où beaucoup de choses parlent de la croyance. Ce sont des questions qui m’intéressent beaucoup. J’avais envie de faire un film sur le deuil et la croyance à travers la disparition. Comment le deuil se construit quand on n’a pas de corps à pleurer et à mettre en terre. Ça a croisé assez vite l’idée d’un sur film la guerre aujourd’hui – non pas de guerre – sur l’art occidental de la guerre.

Nabil Ayouch, réalisateur de MUCH LOVED

Parce que la guerre, c’est des hommes qui sont chaque jour confrontés à la possibilité de la mort et de la disparition. C’est aussi une manière de raconter comment les armées de l’OTAN aujourd’hui, qui sont envoyées à l’autre bout du monde face à des populations qu’elles ne connaissent pas ou très peu, prennent possession, occupent, contrôlent des territoires avec leurs caméras thermiques, leurs drônes, leurs caméras infrarouge. Comment on a une interaction avec les population locale mais aussi avec les insurgés, avec « l’ennemi » en général. Toutes ces questions-là se sont rejointes pour faire ce scénario.

La guerre mise en scène paraît absurde si pas surréaliste. - Le film prend plusieurs chemins et au bout d’un moment ça raconte l’histoire d’enfants perdus : des soldats et des talibans, tous barbus et armés qu’ils soient, qui se rendent compte petit à petit que les armes ne servent pas à grand chose. Du coup, comment fait-on pour combattre un ennemi lorsque les armes sont inopérantes ? Et, qu’est-ce que l’on a en commun avec cet ennemi ? Ça m’intéressait de déjouer les attentes du film de guerre et du film de genre.

La culture de l’étranger est inconnue aux soldats que vous mettez en scène. Ils n’ont pas la grille de lecture adéquate. - Mon personnage principal est quelqu’un qui, comme la plupart d’entre nous impose une grille de lecture rationaliste au monde. Il se trouve que dans la plupart des cas c’est assez fonctionnel – le monde fonctionne plutôt de manière rationnelle. Seulement, il y a des choses qui échappent à cette grille de lecture, qui ne sont ni surnaturelle ni magique mais qu’elle ne résout pas. Des questions qui restent des énigmes comme la vie, ou pas, après la mort. Il y a des tentatives de réponses, plus ou moins élaborées, mais qui sont des croyances.

Des croyances ancrées au plus profond de chaque protagoniste. - Mes soldats ont de croyances aussi, même si elles ne sont pas forcément religieuses. Le monde occidental est pétri de croyances. Les Afghans aussi en ont d’autres mais j’essaie de me battre contre l’idée que le croyant c’est toujours l’autre. Je crois que, de manière générale, les hommes et les femmes vivent dans un mélange de réalité et de croyance. Personne n’échappe à ça : personne ne vit dans la vérité pure ou dans la croyance pure. C’est important de le raconter, d’en être conscient.

Clément Cogitore, réalisateur de 'Ni le ciel, ni la terre'

Le rêve est un élément-clé du film. - Les soldats font des rêves et en parlent. Ils se demandent pourquoi ils les font, ce qu’ils signifient. C’est une question, vieille comme le monde, qui m’intéresse beaucoup. Depuis la nuit des temps les hommes font des rêves. On interprète ces rêves, on leur donne un sens. Il a fallu attendre 2007 pour qu’une équipe de scientifiques arrive à prouver que le cerveau humain, lorsqu’il dort, produit des images. Ce n’était pas une fiction totale que les hommes produisent des rêves et voient des images quand ils dormaient. Mais ça ne nous aide pas plus le sens des rêves. C’est un des gros mystère. C’est une question que je me posais enfant et que je crois que tout le monde se pose : pourquoi je rêve ? Pourquoi j’ai rêvé de ça. Il y a bien de tentatives de réponse. En occident, c’est le docteur Freud qui avaient des réponses à ça. Mais on est dans le domaine de la croyance aussi.

Que vous apporte le cinéma par rapport aux autres expressions artistiques ? - Le cinéma c’est un art de beaucoup de choses et ce qui m’intéresse c’est que c’est un art du récit. Il peut très bien ne pas l’être – le cinéma expérimental qui en raconte aucune histoire m’intéresse aussi beaucoup. Dans l’art contemporain, on raconte assez peu d’histoires donc passer dans la fiction m’intéresse. Je me pose beaucoup de questions sur le besoin qu’on a à raconter des histoire et le plaisir que l’on a à les dérouler, à imaginer un personnage qui n’a jamais existé et n’existera jamais, de lui inventer des problèmes et de le regarder se débattre.

Le scénario est co-signé par Thomas Bidegain. Quand est-il arrivé sur le projet ? - Thomas est arrivé très tôt, au niveau du traitement. Pour faire court c’est un peu comme si j’avais amené tout le matériau et avec Thomas on a construit la maison. Thomas est un très bon architecte ; il est le meilleur dramaturge chez les scénaristes français aujourd’hui. C’est quelqu’un qui a un sens du récit impressionnant. Il m’a aidé à construire la tenue du récit, son rythme, à faire converger les choses,…

Qu’est-ce qui a guidé le choix des musiques du film ? - Je voulais une confrontation entre une musique ultra contemporaine et une musique très ancienne, d’où une utilisation d’une électro, techno, minimale assez agressive et d’une musique très baroque. D’une part parce que ça amène une part de mélancolique qui accompagne les personnages et qui m’émeut, et ça permet de faire bouger le spectateur de ses repères, de bousculer le programme. Ensuite c’est une manière, pour moi, de raconter que, même si j’évoque une guerre ultra contemporaine qui utilise une technologie ultra contemporaine, l’art de la guerre est vieux comme le monde. Il évolue mais il est né avec les hommes. Ça pourrait très bien être une histoire de chevalier dans un fort : la guerre n’a pas d’âge.

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