Claudine André : Entrevue

On 23/04/2011 by Nicolas Gilson

Claudine André est passionnée par les Bonobos au point de leur avoir consacré sa vie. Créatrice et responsable du sanctuaire Lola Ya Bonobo, elle œuvre dans le but que l’espèce ne s’éteigne pas et que les Congolais prennent conscience de l’importance de la survie de ces grands singes victimes notamment du trafic de viande de brousse. Avec Béni – un bonobo qui, comme tant d’autres, a perdu sa mère et a subi de nombreux malheurs infligés par l’homme avant de goûter à une nouvelle liberté – elle est l’héroïne de la fiction documentaire du réalisateur Alain Tixier,  BONOBOS. Un film qui permet de découvrir, en parallèle du destin emblématique de Béni, son combat quotidien.

D’où est venue l’idée de raconter l’histoire de Beni et de votre sanctuaire sous forme de film ?

En fait c’est le réalisateur qui a eu l’idée, ce n’est pas moi du tout. Moi je ne voulais pas spécialement faire un film. Il y a déjà eu souvent des tournages de télévision, parce que souvent les gens viennent au Congo et attendent d’être reçu par les politiques. Alors ils viennent voir ce qu’il y a d’intéressant et, à part les malheurs du Congo, le sida, les enfants de la rue, il y a cette cinglée avec ses singes. On a beaucoup profité de la presse en fait. Et quand on a tourné l’Ushuaïa « Retour vers la planète des singes », Alain Tixier, qui avait rencontré les gorilles, les chimpanzés, les bonobos et tous les singes africains, s’est dit qu’ils avaient tous la même histoire : on est en train de les exterminer à cause du trafic de viande de brousse. Et comme chez moi j’avais des images dessinées dans un livret pour les gens qui ne savent pas lire ni parler le français, pour qu’ils puissent comprendre cette histoire, ca a été la trame du film : le bonheur dans la forêt, la rencontre avec les braconniers, et puis ce long chemin de malheurs jusqu’à arriver au sanctuaire…

C’est une histoire emblématique

Mais qui est vrai, que l’on retrouve dans tous les sanctuaires africains.

Vous avez participé à l’écriture du film en tant que telle ?

Non je n’ai pas co-écrit avec Tixier. Je n’avais pas le temps : je préparais un vrai relâché. Donc c’est lui qui a adapté tout ça. Mais c’est l’histoire, c’est vraiment l’Histoire.

Vous vous adressez pourtant tantôt à Beni, tantôt au spectateur.

C’est un monologue intérieur, c’est ce que je ressens. Mais Alain Tixier, en faisant ce film avec moi avant, s’est imbibé de toutes mes réflexions parce que j’essayais d’expliquer. J’expliquais à tout le monde. On me demande souvent ce que les bonobos me doivent et je réponds toujours : « des litres de salive ». Ce serait tellement facile d’enrayer cela s’il y avait une véritable volonté. Mais comme c’est un pays qui sort de guerre, où il y a tant de choses à reconstruire, c’est difficile de dire que les grands singes doivent passer avant les hommes. Donc il faut une certaine dose de patience pour que l’on sache qu’il y a une volonté politique pour appliquer la loi. On aide à l’établir.

Pourquoi ne pas avoir enregistré vous même la voix-over ?

Je peux le dire vraiment ? Je suis belge. J’avais l’impression que j’avais un petit accent belge qui ne serait pas passé partout. Je n’avais pas le temps non plus. Ce n’est pas mon métier. On m’y a beaucoup poussée parce que l’on m’entend souvent dans le film, je participe à beaucoup de documentaire… Tout le monde me disait de le faire et je n’ai pas osé. Et puis, par hasard, Sandrine Bonaire était chez moi et Alain Tixier était là. Et elle a aimé… Les bonobos sont très sympa quand vous venez chez nous alors, forcément, vous les aimez. Et elle a accepté de faire ma voix.

Le film se construit sur base d’une anthropomorphisation : Beni est pleinement humanisé jusque dans le vocabulaire qui lui est prêté.

J’aurais pu parler bonobos moi. J’aurais pu parler avec des vocalises bonobos. Vous connaissez ce procédé PNL quand on apprend à faire de la vente ? On dit qu’on doit parler la même langue que celui qui vient vous voir pour acheter. Il faut arriver à aller plus facilement à la rencontre de son idée. Quand je regarde un livre pour enfant, je regardais encore ce matin un livre avec des souris : elles parlent aussi à nos enfants. Donc moi ça ne me gêne pas. On pose rapidement un jugement « d’antropomorphisme », surtout les scientifiques. Mais on fait tout le temps de l’anthropomorphisme. Ça gêne parce que c’est un grand singe. Les gens qui arrivent chez moi ont deux attitudes séparées : ils sont fascinés par le miroir ou ils sont effrayés par lui. Donc je pense qu’il y a des gens qui aimeront et d’autres qui aimeront moins, mais ça passera peut-être plus vite en exprimant cela comme ça. Il faut gagner du temps aussi dans un film. Bambi il pouvait parler.

Il y a dès le départ la volonté d’adresser le film à un jeune public ?

Non. Peut-être pas. Au départ c’était plus parti sur un documentaire. C’était même parti pour être sans humain. Mais on s’est très vite rendu compte que c’était impossible de tourner sans nous. Parce que les bonobos voulaient faire la caméra, le réglage… même la perche du son. Donc on devait être avec eux, sans quoi c’était impossible. Après parler des bonobos sans parler de sexe c’était un peu compliqué.

On n’évoque d’ailleurs que des « câlins furtifs » dans le film.

C’était voulu par le diffuseur, pas vraiment la production. Alain Tixier dit toujours que pour se venger il va vendre un Super-X en dessous du manteau.

La singularité de la sexualité chez les bonobos est pourtant une grande curiosité. Y a-t-il un genre bien défini masculin/féminin dans leur société ?

Oui, parce que les femelles dirigent. Elles ne dirigent pas vraiment vraiment. C’est une société assez égalitaire. Les mâles adultes essayent de donner les meilleurs gênes pour la reproduction. Mais l’alliance des femelles dirigent un peu l’agressivité des mâles. Il faut la paix chez les bonobos. Alors elles ne tolèrent pas que les mâles cherchent à s’imposer. Ce ne sont pas des anges, ce sont des amazones.

C’est une société matriarcale en fait.

Oui. Et d’ailleurs les jeunes femelles quittent aussi leur groupe pour aller dans un autre. Les bonobos se rencontrent à souhait. Ils n’ont pas de territoire à eux et ils n’ont pas de propriété sexuelle non plus : ce qui constitue deux grosses raisons pour ne pas se battre. Ils rencontrent d’autres groupes et ils partagent le territoire. La sexualité est multiple. C’est pèle-mêle. Vous pouvez avoir un grand mâle avec une toute petite femelle. Il ne va pas y avoir une pénétration mais il y a un contact génital-génital parce que ce petit vient de vivre un événement troublant : il le ramasse, le frotte un peu, et voilà c’est fini. Un autre voit un arbre plein de fruits et se dit qu’il va devoir se battre. Mais il va d’abord discuter et cela va se régler sexuellement. Et puis il y a le sexe pour le sexe. Mais le sexe est surtout un langage de paix. Et ce qui est merveilleux avec les bonobos c’est qu’ils sont diplomates. Ils prévoient les conflits. Et on prévoit ça toujours par le contact sexuel.

BONOBOS est clairement mis en scène d’un bout à l’autre. Il ne s’agit pas d’un documentaire mais d’une docu-fiction au sein de laquelle la scénarisation est importante. Dans le film, la remise en liberté est-elle aussi purement fictionnelle ?

C’est de la fiction totale. Les scientifiques ne me pardonneraient jamais d’arriver avec des petites caisses comme ça et de le filmer. Et je n’ai pas relâché dans la population sauvage. C’est mon rêve. Je vais le faire mais il ne faut pas le dire aux scientifiques.

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