Interview : Christophe Honoré

On 07/01/2015 by Nicolas Gilson

Avec METAMORPHOSES, Christophe Honoré propose, comme avec HOMME AU BAIN, un cinéma de l’intime qui, pourtant, tient de l’universel. En adaptant Ovide, il questionne à travers le parcours d’Europe, enlevée par Jupiter, l’impermanence de l’identité et la quête de soi. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a conduit à adapter « Les Métamorphoses » d’Ovide ? - Les origines des films sont toujours multiples. C’est un peu un truc de cinéaste en promotion que de dire : « un matin je me suis réveillé et je savais ce que j’allais faire ». Je n’en savais rien du tout. Je ne voulais pas faire le même film qu’avant. Je voulais faire un film avec une démarche scénaristique qui serait moins romanesque que poétique. J’avais envie de travailler avec des jeunes gens, de filmer leur beauté, de les déshabiller… Petit à petit est venue l’idée d’envisager les dieux latins comme des revenants qui envahiraient le sud de la France et se mettraient à pourchasser des jeunes filles et des jeunes garçons pour abuser d’eux.

Metamorphoses_Europe

Le prologue qui ouvre le film est citationnel tout en proposant une parabole où un corps se présente comme une unicité entre le masculin et le féminin. Pourquoi cette ouverture sur la confrontation à un corps transidentitaire ? - A partir du moment où j’avais choisi ce sujet des Métamorphoses d’après Ovide, le principe de la métamorphose est d’abandonner une forme pour aller vers une autre forme. C’est quelque chose qui appartient à la mythologie, qui est surnaturel, mais qui est aussi inscrit dans des destinées très incarnées. Là, il est évident que ce personnage d’homme qui désire avoir un corps de femme et qui, par la chirurgie, arrive à avoir un corps assez hermaphrodite est un peu spectaculaire. Mais c’est quelque chose que les gens de ma génération assument mieux que les générations précédentes, à savoir ne pas être enfermées dans une définition réactionnaire ou en tous cas normée de ce qu’est une femme, un homme, un enfant. J’aimais bien l’idée que le film démarre sur une sorte de lancé de dés.

Il s’agit d’un premier récit mythologique. - L’histoire, c’est celle d’Actéon qui surprend Diane que j’ai choisi d’incarner par ce transsexuel. C’est un prologue qui dit la modernité de toutes ces histoires de métamorphoses qui viennent de l’Antiquité et qui les incarne dans un corps d’aujourd’hui qui peut être à la fois un corps de désir et qui fait peur à Actéon. Il a l’impression de voir quelque chose qu’il n’aurait pas du voir – le sexe de cette femme qui est un sexe d’homme – et, du coup, il est puni par cette femme et devient un animal.

Au fil de ses récits, METAMORPHOSES questionne les identités de forme mais aussi de genres. - Dans l’idée de ces métamorphoses, de ces hommes qui restent en vie mais qui ne restent pas des hommes, il y a quelque chose cette idée qui correspond à quelque chose d’aujourd’hui : essayer de battre en brèche ces discours dogmatiques qui disent qu’un homme est un homme, qu’une femme est une femme et qu’on reste la même personne avec les mêmes désirs tout au long de sa vie. Dans ce textes qui datent d’il y a 2.000 ans on voit déjà bien que ça ne fait que raconter nos changements successifs dans notre identité. On en cesse de changer : l’impermanence de l’identité est quelque chose que raconte ces métamorphoses. L’autre nous change. Et dans cette idée-là j’ai l’impression que les hommes et les femmes sont à égalité.

Métamorphoses_Io_Jupiter

Justement, qu’est-ce que « Les métamorphoses » racontent d’aujourd’hui ? - Je pense que ça raconte notre incroyable besoin de changement et en même temps notre incroyable résignation à ne pas changer. Je crois que « Les métamorphoses » racontent ce qu’on peut espérer comme changement pour nous-même. On sait très bien que, dans nos petites vies individuelles, ce sont les rencontres avec l’amour, souvent, qui nous métamorphosent. Ça peut être des transformations plus sociales quand on arrive à échapper à un milieu familial ou social. Mais je pense qu’on est en manque de métamorphoses collectives. Ce qu’on oublie, c’est que dans la métamorphose il y a la destruction. C’est ça qui est très fort chez Ovide. La métamorphose, ce n’est pas quelque chose qui arrive « en plus ». Ça détruit ce qu’on est pour advenir à autre chose. Et je pense que pour le coup les transsexuels vivent leur destinée de manière assez terrible dans leur corps.

Le parcours d’Europe, la découverte de ces métamorphoses, est in fine universel. - La métamorphose est quelque chose qui nous concerne tous dans ce qu’on souhaite échapper, soudain, à notre vie, à la routine de nos vies – amoureuses, sexuelles, familiales. Et cette possibilité de devenir autre chose est quelque chose qui appartient à notre génération qui est plus dans un désir d’im-permanence. On a tous l’envie de vivre plusieurs vies. Et ce désir est quelque chose de très proche de la métamorphose.

Dès le prologue vous mettez également en place la coexistence de la nature et de la ville. - Toutes ces questions d’identité ne se limitent pas au corps humain. J’aimais bien essayer de choisir des lieux qui soient eux-mêmes des lieux de métamorphose ; des lieux où la nature est selon certains regards défigurée par la présence humaine – ces lieux périurbains qui appartiennent à la ville mais où la nature semble reprendre ses droits. Ce territoire de chasse est à la fois un vrai territoire de chasse et un espace de prostitution. Ce sont souvent des lieux partagés : les bois sont les lieux où l’on est à la recherche des animaux et où l’on peut s’extraire de la cité et aller vivre une sexualité qu’on assume plus difficilement au coeur de celle-ci. Ce sont aussi des lieux très traversés. Les lieux de prostitution et de drague sont intéressants car ils présentent une géographie particulière : ils sont à la fois très accessibles et un peu clandestins. Ce sont des choses qui appartiennent à l’époque et il y a aujourd’hui une sorte de retour à la nature sur ces lieux-là qui les rend troublants et cinématographiquement intéressant à filmer.

Metamorphoses _02

Ce sont des lieux frontières : la ville borde la nature comme la nature entoure la ville. - Ce sont des lieux de conflit. On le voit avec Actéon : lorsqu’il est transformé en cerf, il essaye de s’échapper mais il y a une voie express juste au-dessus (qui l’en empêche). On les a tous pratiquées, avec ces panneaux indicateurs : « attention au gibier ». Ce qui me plaisait aussi, c’est que c’était vraiment le lieu de la prostitution. J’aimais bien cette idée que la toilette de Diane, après une passe, soit vraiment intime et qu’elle ne supporte pas que quelqu’un la regarde. Elle réclame un moment d’intimité dans un lieu où l’intimité ne lui est pas permise. Après ce sont des histoires d’axes et de découpage pour pouvoir faire des champs/contre-champs où l’on s’attend à être en pleine nature alors qu’on est au bord de la ville.

Une séquence prend place dans une mosquée où deux protagonistes ont une relation passionnelle. - Dans le texte d’Ovide, c’était un lieu sacré profané par une activité sexuelle – une activité sexuelle non seulement humaine mais aussi animale. Je me suis dit que la transgression n’était pas forte si je faisais ça, aujourd’hui, dans une chapelle. Ce qui me semblait très gênant – et ça l’a été sur pas mal de spectateurs – c’était l’idée que ce couple soit amené par les dieux à profaner une mosquée. Ils sont transformés en lions, ce n’est donc pas que l’arrivée du sexe, c’est aussi celle de l’animal dans un lieu apriori absolument préservé et où personne n’ose vraiment rentrer si ce n’est les fidèle. Ça me permettait de créer une mise en scène qui soit à la hauteur de ce qu’Ovide décrivait comme une vraie profanation.

Mais cette idée de profanation, c’est aussi celle de l’impureté, de ce qui détruit l’harmonie. Le film cherche à saisir en quoi la destruction de cette harmonie provoque une beauté contemporaine. Et je trouve qu’il y a de la beauté dans cette scène. Je n’ai pas l’impression que l’on retire du sacré à ce lieu. On lui apporte au contraire une autre beauté.

D’ailleurs certaines personnes ne veulent pas le voir. Mais c’est aussi parce que le lieu est peu reconnu excepté pour les spectateurs musulmans. Tout le monde à une idée de ce à quoi ressemble une église mais peut-être est-on plus incompétent pour avoir une image, même clichée, d’une mosquée. Parce que souvent, en France, les Mosquées sont créées dans des lieux inadaptés. Ce sont souvent des salles qu’on a laissé comme lieu de culte et où les gens aménagent une mosquée.

Qu’est-ce qui a guidé le choix de vos comédiens ? - Comme il s’agissait de mortels d’aujourd’hui qui rencontrent des dieux, je voulais qu’il y ait un effet d’inédit. Je voulais filmer des gens innocent de la caméra. Je tenais vraiment à ce que ce soit des première fois. Il y a à la fois des jeunes comédiens et des gens que j’ai moi croisé dans la rue ou qui ont été « rabattus ». Il y avait un peu l’idée de trainer dans les rues et d’attendre de trouver une personne qui me donnait l’envie de la filmer. Mais il y a une différence entre avoir envie de regarder quelqu’un et que cette personne accepte d’être regardée. Et c’est là que ça devient intéressant. Souvent les gens étaient surpris qu’on puisse s’intéresser à eux. J’aime bien l’idée que le film s’intéresse à des gens qu’on ne voit pas apriori beaucoup au cinéma.

Métamorphoses Bacchus

Comment les avez-vous dirigés ? - Je les ai laissé dans leur singularité. Par moment, ils ne jouent pas. Ils sont ce qu’ils sont. Sébastien Hirel qui joue Jupiter parle comme ça dans la vie, avec cette voix étrange qui flotte autour de lui. Et à aucun moment je n’ai voulu gommer ça, tout comme je n’ai jamais voulu gommer tout ce que Amira Akili porte de son enfance et de son adolescence dans les banlieues dans sa voix et dans sa manière de bouger. Ce n’est pas de la direction d’acteur, c’est une attention ; l’idée d’être très respectueux de qui ils étaient.

Il y avait cette envie de filmer des corps, de les déshabiller. - Je ne sais pas si c’est un vice personnel mais j’ai toujours envie de regarder le corps des gens autour de moi. Pas forcément dans l’idée d’un désir obsessionnel. Il y a quelque chose dans le corps nu qui est très touchant, très émouvant. Ça peut paraître être un discours intellectuel pour dire qu’on a juste envie de se rincer l’oeil. Dans ma manière de filmer les comédiens et les comédiennes de ce film, qui pour la majorité ne sont pas des comédiens, je trouve très troublant de pouvoir m’approcher d’eux. Et en m’approchant, en pouvant les déshabiller, pouvoir essayer de rendre compte de leur beauté. Je ne crois pas que le film soit impudique – d’ailleurs ce ne serait pas un défaut. Ce film est assez délicat dans l’évocation de la sensualité ou de la nudité. (…) Ce n’est pas un hasard si ces gens étaient d’accord d’être regardés : je pense qu’ils pouvaient profiter de ça. Les regarder pour ce qu’ils peuvent être et non pour ce qu’ils peuvent représenter.

Le corps devient aussi un élément de langage comme si vous photographiez toute une génération. - En tant que cinéphile, il suffit d’observer les corps dans différents films pour voir qu’il change. Les corps que Gabin et Danielle Darrieux ne sont pas ceux de Belmondo et d’Anna Karina ; qui ne sont pas les mêmes que ceux de Patrick Dewaere, de Gérard Depardieu et de Miou-Miou ; qui ne sont pas les même corps que ceux d’Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric. On a tendance à classer selon les cinéastes ou les générations de cinéastes mais je crois que le renouvellement des films se fait par un renouvellement des acteurs et des corps des acteurs. Pour ce film-ci, qui est très peuplé, j’avais envie de filmer des corps et d’en faire une petite cartographie. Je crois que le film regarde vraiment les gens d’aujourd’hui, et c’est une des choses qui me le rend précieux.

On vit dans une société où le corps est de plus en plus formaté or le film pose un regard naturaliste sur des corps qui ne sont pas « construits » sans jamais les objectualiser. - C’est vrai que le corps d’Amira Akili qui joue Europe ne correspond pas à la norme d’aujourd’hui. Parallèlement beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi j’ai pris un acteur pas beau pour jouer Narcisse. Personnellement je le trouve incroyablement beau. Mais il a effectivement une beauté qui n’est pas apollinienne. Pour ça, le film se range du côté de Bacchus : une beauté beaucoup plus sauvage, inattendue et du coup beaucoup plus sexuée parce qu’elle ne s’embarrasse pas de codes. On sait très bien que le désir n’est pas lié à une beauté classique : il y a quelque chose qui échappe à la représentation de la beauté et qui rend les gens, soudain, irrésistibles. Le film tente de cerner leur beauté. Mais c’est une beauté, effectivement, singulière – comme devrait l’être toute beauté. A partir du moment où une beauté n’est pas singulière, ça devient un sigle, un symbole ; quelque chose d’assez mort finalement.

Christophe Honoré © FIFF Namur

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