Christophe Gans : Entrevue

On 20/02/2014 by Nicolas Gilson

Christophe Gans avoue avoir toujours été tenté par les contes de fées : adapter « La Belle et la Bête » lui permettait d’en travailler l’imagerie. Alors que le souvenir du film de Cocteau est encore très fort, il voulait revenir au roman originel en gardant en tête que les contes de fées sont les versions chrétiennes des récits mythologiques. S’il avoue que sa mise en scène est plutôt évidente, le vrai enjeu a été pour lui de faire le film en français en s’appuyant sur un casting qu’il juge intéressant et atypique. Rencontre à la Berlinale où le film était sélectionné hors-compétition.

Le conte de fée est l’expression de la psychologie féminine

Vous n’aviez pas peur de la comparaison au film de Jean Cocteau ? - Je suis un grand amoureux des films de Jean Cocteau et LA BELLE ET LA BETE est l’un de mes films français favoris. Vous savez, quand vous connaissez vraiment bien le film, vous réalisez qu’il n’a en fait adapté que quelques aspects de l’histoire. De nombreux autres aspects ne se retrouvent ni dans le film de Cocteau ni dans l’adaptation de Walt Disney. Quand vous lisez l’oeuvre originale, il y a une multitude de choses qui arrivent au long des deux cents pages.

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Qu’est-ce qui a guidé votre approche ? - Il me semblait important de réadapter le roman du point de vue de Belle. Quand vous voyez le film de Cocteau vous vous rendez compte qu’il a peu d’intérêt pour la fille et beaucoup pour la Bête – pour des raisons bien sûr évidentes comme sa relation avec Jean Marais. Je me suis dit que j’avais faire un film qui serait comme une conversation avec celui de Jean Cocteau simplement en montrant d’autres aspects de l’histoire.

Peut-on parler d’une image romantique dans le film ? - C’est vrai si par imagerie romantique vous voulez dire imagerie féminine. Nous sommes dans la psychologie d’une fille. L’histoire de la Belle et la Bête est aussi la métamorphose d’une jeune femme en femme. Je voulais montrer cette métamorphose-là et montrer que le conte de fée peut-être en fait l’expression de la psychologie féminine. J’ai construit toute l’imagerie du film et les images symboliques autour du destin de Belle.

Qu’est-ce qui est développé dans cette psychologie féminine ? - Il y a beaucoup de choses à montrer dans le film. Aussi avec la personnalité de la Bête. Une des grande addition apportée c’est la raison pour laquelle le prince a été maudit. C’est une séquence qui n’existe pas ailleurs. La plupart du temps il y a une petite histoire et vous ne comprenez pas pourquoi il a été puni aussi sévèrement.

Vous parlez d’une touche féminine dans votre film. S’adresse-t-il à un public féminin ? - Nous avons fait des avant-premières lors desquelles les femmes réagissaient vraiment très bien. Je pense que c’est parce que le film est très doux et à cause de sa coloration ou encore avec la référence évidente à « Gone With the Wind » à la fin.

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Vous ouvrez le film sur « il était une fois » et développez une sorte de mise en abyme en encadrant le récit, c’était important ? - L’introduction existe dans le livre originel. L’histoire est racontée à une jeune fille par une femme plus âgée. Je voulais garder cette idée. Je trouvais que c’était plus intéressant de conclure le film sur ce que le prince été devenu. J’ai décidé qu’il ne serait pas à nouveau un prince mais qu’il serait un homme qui travaillerait avec ses mains – je pensais qu’il aurait été obscène, à l’époque actuelle, de conclure sur l’idée que l’argent est une source de bonheur. Je voulais un homme retrouvant son apparence humaine et qui, par la force de l’amour et de l’imagination, appréciait une grande vie. Il était aussi important de rappeler que les contes de fées ont une tradition orale. C’est une jolie manière d’introduire le film : la voix de cette femme qui parle aux enfants et qui explique le naufrage. Je voulais la sensation de quelque chose de doux.

Quelle est l’origine de l’explication de la malédiction de la Bête ? - L’histoire de la princesse-biche n’est pas dans le roman originel. Elle vient d’une ancienne légende grecque où un chasseur regarde Venus prendre son bain. Lorsqu’elle voit qu’il l’observe, elle le transforme en daim et il est tué par sa force. Je me suis souvenu de cette très belle histoire et je voulais raconter quelque chose comme cela pour expliquer la malédiction. Il tue une biche qui s’avère être la fille du dieu de la forêt et qui est en même temps son épouse qui porte son fils en elle. Chez Cocteau, alors que j’adore le film, j’étais très déçu par l’explication : « Mes parents en croyaient pas aux contes de fée, ils les ont punis ». C’est trop fort. Il faut une bonne raison pour être maudit.

Quelles ont été vos influences ? - Je suis très influencé par la culture pop japonaise dont je me sens plus proche que de la culture américaine. En Europe nous avons une civilisation derrière nous et c’est aussi le cas pour les japonais. Et ce n’est pas la même choses pour les Etats-Unis qui demeurent une nation très jeune et qui n’a pas le même passé. Dans mon film je fais des références évidentes à Miyazaki parce qu’il essaye mettre en scène la relation complexe entre l’homme et la nature par un dialogue avec les anciennes divinités. Nous avons aussi des anciens dieux. C’est pour cette raison que mon adaptation est une vision beaucoup plus panthéiste du conte : Quand Belle prie, elle prie les dieux de la forêt.

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C’est un conte païen. - Pour moi ces divinités rendent plus intéressante la relation entre l’homme et la nature. Les contes de fées des 17 et 18 ème sont à mes yeux des adaptations chrétiennes des anciens mythes grecs et romains. Pour lesquels les divinités étaient dans la nature et non dans l’homme. Miyazaki fait très bien cela avec beaucoup de subtilité. Et je suis comme lui : ma cause personnelle, c’est la nature : j’aime les animaux. Je voulais montrer ça dans le film. Quand le prince tue la biche dorée, c’est un acte contre la nature mais aussi contre lui-même. Pour moi le Prince est un enfant et, en tant que Bête, il devient adulte. Et comme il est devenu adulte, il a le droit de reprendre une apparence humaine. Il a évolué. C’est ma morale.

Comment vous êtes-vous arrêté sur le choix de Léa Seydoux et Vincent Cassel ? - Si vous proposez une nouvelle version d’une chef-d’oeuvre des classiques du cinéma, vous devez offrir au public un bon casting. Sans quoi les gens restent chez eux et regardent l’ancienne version. Pourquoi viendraient-ils au cinéma et payerait-ils 10 euros : pour voir un grand casting jouer une magnifique histoire. C’est ce que je disais à mes co-sécnaristes. Ils étaient les seuls noms sur ma liste. Pour moi ce sont deux acteurs uniques et très excitants. Vous ne savez pas pourquoi mais ils attisent la curiosité du public. Quand on a annoncé qu’on allait faire une nouvelle version avec ces deux acteurs, les gens ont été excités. Ça faisait sens.

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Êtes-vous nostalgique de la période où les films français, allemands ou italiens avaient de grands castings internationaux ? - Pourquoi je n’ai pas fait le film en 3D ? C’est vraiment très simple : si je fais ce film en 3D, il ne va plus couter 35 millions d’euros mais 50. Et pour faire un film sur ce budget, il faut que tout le casting parle en anglais. Et je préfère mon film en français qu’en 3D. Ça a été l’un de mes challenges personnels sur le film. Il est très important que l’on continue à tourner dans notre propre langue. J’ai tourné à Hollywood, je n’ai aucun souci en anglais ni avec les américains. Simplement du point de vue d’un français qui adapte un classique de la littérature française, je préfère le faire en français. Et j’espère pouvoir continuer à voir de grands films français, allemands ou italiens tournés dans leur propre langue. Ça donne un cachet au film.

Comment avez-vous pensé le tournage où l’on imagine qu’il y a eu beaucoup d’incrustations ? - Tout est story-boardé. Sur base du story-board, nous avons créé une centaine de grandes peintures pour avoir une idée de ce à quoi ressemblerait le film. Après, tourner avec un green-key c’est comme si vous faisiez une pièce de théâtre : vous vous focalisez sur les acteurs car vous n’avez rien d’autre. C’est comme si vous aviez un acteur qui monte sur scène avec une chaise et joue Hamlet : s’il a la foi vous imaginez un royaume autour de lui. J’ai eu les acteurs et j’ai mis le royaume autour. J’étais vraiment heureux de travailler avec Léa car elle a cette capacité. Vous croyez qu’elle regarde le château, court après la biche. C’est la beauté des acteurs. Les effets spéciaux ont besoin des acteurs : sans eux, c’est comme un grand dessin-animé. Les acteurs vous font croire que ça existe.

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