Chloé

On 09/03/2010 by Nicolas Gilson

Avec CHLOE Atom Egoyan signe pour la première fois une réalisation dont il n’a pas écrit le scénario. Pourtant son univers cinématographique, celui du questionnement de l’être, du positionnement de l’individu quant à sa famille, son microcosme social et la société, traverse le film de part en part, et au-delà.

Le réalisateur esquisse un portrait croisé des trois principaux protagonistes – Catherine, Chloé et David – avant de confronter le spectateur au désarroi qui les anime. Les gestes de Chloé et son ressenti ouvrent le film : parallèlement au dévoilement visuel mis en scène, le personnage ancre en voix-over une dynamique de témoignage. Déjà la femme objet de désir devient objet de regard. Ce regard est celui jugeant et fasciné de Catherine. Une condescendance sociale frappante, soulignée par le cadrage-même, qui cependant se voit très vite être mise en question. La dimension spaciale et les filtres que son agencement sous-tend sont déjà empli de sens.

Catherine est isolée, enfermée, protégée au sein d’une cellule transparente surélevée tandis que Chloé arpente la rue. Chacune des femmes est ainsi primement définie par rapport à sa sphère professionnelle. De même David se dévoile au sein d’un amphithéâtre, comme en représentation, derrière son pupitre professoral. Une mise en place simple au demeurant, au sein de laquelle les trois protagonistes attestent pourtant déjà d’un identitaire singulier évident. Une image est mise en place, les masquent peuvent alors tomber. De la distance à la complicité, les règles hiérarchiques qui positionnent les protagonistes se rompent et se redéfinissent.

Atom Egoyan met en scène une dynamique des vraisemblances où subjectivité et ressenti priment aveuglément. Ces sentiments conduisent aux sensations de fascination et de désir : des pulsions qui enivrent les protagonistes jusqu’à la déraison. Et si celles-ci sont admirablement mises en place visuellement, elles relèvent de l’identitaire-même des protagonistes. Catherine se perd dans sa jalousie : un basculement qui lui fait ressentir ardemment un désir sexuel pour son mari médié par l’hypothèse du récit sulvureux. L’évocation permet d’ancrer une dynamique érotique qui enivre Catherine. Le désir qui l’envahit se meut alors en un désir pour l’objet de plaisir évoqué – à savoir Chloé, la femme objet. Mais la trame scénaristique ne se cantonne pas à une approche schématique de l’objet sexuel au sein d’une séduction triangulaire : sur la base d’une rencontre entre l’escort-girl et le mari décidée par la femme pour tester la fidélité de son conjoint, c’est l’intimité des échanges entre les individus, leur positionnement les uns par rapport aux autres, leur ressenti qui priment. Avec pour leitmotiv réflexif l’être au-delà de l’image, l’identitaire derrière le masque, l’individu face à lui-même.

Pour Catherine plus rien n’est clair, et à mesure que son esprit se brouille c’est la vulnérabilité de l’être, ses fantasmes, ses désirs enfuis qui guident ses gestes. La raison critique s’efface à mesure que la pulsion envahit les protagonistes. Les deux femmes se font alors face, chacune avec ses failles, ses craintes, ses interrogations. Chacune se perd au cœur des dimensions matérielles et sociales qui pourtant les définissent. Le désir doit-il conduire aux sentiments, la chair à l’enivrement … la pulsion, enfin, ne serait-elle qu’imaginaire ?

Atom Egoyan travaille ici une nouvelle fois l’hypothèse de fascination. Si celle-ci conduit au désir, elle se reflète pluriellement tout au long du film. A l’observation et à l’écoute qui excitent la curiosité de Catherine répondent une série d’interactions visuelles : son environnement constitue un élément clef, central, au sein duquel sa propre image et ses reflets pluriels ne cessent de lui faire face, de l’envahir. Catherine déambule parmi l’espace comme au sein d’un labyrinthe qui n’est autre que sa vie, son esprit. Un jeu de distance et de filtres accentuent cela prodigieusement. Une identité démultipliée qui se conjugue dans l’articulation de l’espace, des objets, des rapports familiaux. Chloé se perd également au cœur de l’individualité de Catherine. L’influence des psyché des deux protagonistes l’une sur l’autre déteint au sein même des décors ou encore des costumes. Les gestes des deux femmes s’influencent jusqu’à l’inévitable fusion.

Cependant la force de CHLOE repose sur une universalité psychologique ancrée dans une photographie de la société extrêmement juste. Atom Egoyan se veut ainsi témoin d’une époque, à l’instar de André Teschiné. Ses protagonistes ont intégrés intimement les modes de communication et de relation de la société au sein de laquelle ils évoluent au point de les remettre constitutivement en question. Le renvoi aux nouvelles technologies est plein de sens et renforce l’idée même de fascination. Enfin, Catherine appréhende la sexualité avec une objectivité trop rare au cinéma – et cela indépendamment de sa position de gynécologue, qui n’est qu’un élément accentuant la perturbation due à la pulsion qui l’envahit – la subjectivité la plus totale face au désir ne se concevant que dans un rapport rationnel de protection face aux MST.

CHLOE
***(*)
Réalisation : Atom Egoyan
USA – 2009 – 99 min
Distribution : UIP
Drame
Voir la programmation dans les salles : CINEBEL.BE

One Response to “Chloé”

  • Wow! On n’a pas vu le même film apparement! J’aimerais que vous me filiez la copie du vôtre parce que ça vaut largement plus les 9 euros de ma place que la réelle bouse que j’ai vu.

    Pour moi, Egoyan ne maîtrise en rien son sujet, ne dirige aucun de ses acteurs qui temporairement ont laissé leur talent au vestiaire et même les scénaristes (si il y en a) ont trop abusé de leurs touches de clavier et pas assez des magazines pour adultes.

    Bref, pour un film qui se voulait sulfureux, on a un téléfilm sans âmes et sans propos.

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