Critique : Chevalier

On 30/11/2017 by Nicolas Gilson

A la barre de CHEVALIER, Athina Rachel Tsangari propose une fable fascinante, à la fois drôle et glaçante, qui se révèle être une critique magistrale de la société patriarcale. Avec la complicité de Efthymis Filippou, le co-scénariste de Yorgos Lanthimos, la réalisatrice grecque ancre un jeu brillant où il est effectivement question de folâtrer. Un huis clos effarant, sarcastique et magistral. Édifiant !

Six hommes voguent sur un yacht luxueux. Ils plongent et pêchent, se prélassent et profitent des commodités mises à leurs dispositions sur le bateau de plaisance. Un soir ils décident de mettre en place un jeu, chevalier, dont ils adaptent la règle et s’engagent à ne quitter l’embarcation qu’une fois le vainqueur désigné. La compétition a un but aussi simple que complexe : élire le « meilleur en général ». Une épreuve où tout, absolument tout, devient objet de critique.

chevalier

Le génie de la satire proposée par Athina Rachel Tsangari repose sur la richesse de son écriture combinée à une mise en scène digne d’un thriller où nous sommes constamment mis en haleine et au fil duquel nous prenons, malgré nous, la place des personnages. Avant que la compétition ne soit initiée, la réalisatrice s’intéresse aux interactions entre les six hommes dont le propriétaire du bateau est le trait d’union. Tous, ou presque, sont huppés. Tous, ou presque, vivent au-dessus de la réalité. Autant dire qu’en mettant en scène ce « conglomérat », CHEVALIER assoit d’entrée de jeu une virulente critique à l’égard d’un système où les castes dominantes n’ont pour inquiétude que leur petite personne.

A la suffisance des uns répond l’arrogance des autres. Un homme est cependant perdu au milieu des autres, rapidement moqué, le plus souvent à son insu. Evidemment. Le jeu même s’initie par fierté et par prétention, alors que le plus orgueilleux des personnages impose ses conditions. Un concours dont les participants sont aussi les juges, notant bientôt scrupuleusement dans un cahier l’ensemble de leurs observations. Ils se mesurent alors, littéralement, la bite. L’inventivité de Athina Rachel Tsangari et de Efthymis Filippou est jouissive. Attisant notre attention par les épreuves que chaque personnage imagine (toutes révélatrices de leur caractère), ils nous conduisent à les évaluer imitant le comportement des membres d’équipage – dont la réaction finale assoit une spirale vertigineuse.

Chevalier - Athina Rachel Tsangari

Symbole de richesse et de pouvoir, le yacht permet un huis-clos que les scénaristes rendent pourtant physiquement caduc en amarrant le bateau à Athènes. L’absolutisme, aveugle, de l’engagement des personnages à terminer le jeu est alors le révélateur d’une névrose sclérosant la société dans son ensemble. Forte de témoigner de l’infantilisme des hommes (de l’homme), la réalisatrice joue habilement avec la notion même de masculinité qu’elle confronte à d’indépassables tabous : l’impuissance, l’infertilité et, certainement la pire de toute, la contraception féminine. Au-delà, elle met en scène la promiscuité entre les personnages en s’en jouant avec délice, flirtant avec l’homoérotisme et s’amusant d’une homophobie latente.

La dynamique de cadrage et le sensationnel travail sur le son participent à la mise en place d’un climat qui renforce l’impression de huis-clos tout en en soulignant le paradoxe. Parallèlement Athina Rachel Tsangari observe l’arène, nous fondant à son regard d’anthropologue. La musique rythme le film au fil d’une partition magnétique, tantôt hypnotisante tantôt invraisemblable – et dès lors fascinante. Aux résonances de Patrick Cowley répondent celles de Marilena Orfanou tandis que Tchaikovsky côtoie Petula Clark dont le titre « Let it be me » est utilisé avec brio. Notons encore que la réalisatrice nous offre la scène de playback la plus savoureuse qui soit en employant superbement « Loving You » par Minnie Ripperton. Enfin l’ensemble du casting, nous confrontant à la folie de l’ordinaire, est remarquable.

CHEVALIER
♥♥♥(♥)
Réalisation : Athina Rachel Tsangari
Grèce – 2015 – 99 min
Distribution : /
Fable

Black Movie 2016 : 99% addictif

chevalier-posterAthina Rachel Tsangari  - Chevaliermise en ligne initiale le 20/12/2015

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