Interview : Charlotte Grégoire & Anne Schiltz

On 08/12/2015 by Nicolas Gilson

Charlotte Grégoire et Anne Schiltz ont en commun d’être anthropologues. En 2007 elles réalisent une premier documentaire ensemble, STAM, NOUS RESTONS LÀ, avant de s’intéresser au fonctionnement d’un bloc d’appartement en Roumanie dans le bien nommé CHARGES COMMUNES (2011). Avec BUREAU DE CHÔMAGE, elles questionnent à nouveau un système, celui des contrôles de l’ONEM. Rencontre.

Pourquoi vous êtes-vous intéressées à la réalité des bureaux de chômage ?

Charlotte Grégoire : Plusieurs chose ont motivées le projet. La première, c’est que nous sommes confrontées au contrôle des chômeurs par notre statut. C’est une question qui nous interpellait pas mal en préparant ces contrôles. Après deux films en Roumanie, nous avions aussi l’envie de travailler en Belgique. On aime beaucoup le travail de Wiseman et on avait envie de travailler au sein d’une institution. En réfléchissant à la question du chômage et du contrôle, on s’est dit que c’est dans les bureaux de chômage de l’ONEM qu’il fallait aller.
Anne Schiltz : On en a parlé une première fois en 2013 sans savoir s’il était possible d’amener une caméra au sein de l’ONEM. On s’est dit très vite que ce serait un huis-clos dans le bureau de chômage.
C.G. : Tout le monde nous disait qu’on n’arriverait jamais à faire un film comme ça, qu’on ne nous donnerait jamais les autorisations. On s’est jetées à l’eau. On a écrit une lettre à l’administrateur général de l’ONEM et il a accepté de nous rencontrer. On a essayé d’être le plus honnêtes possibles.
A.S. : Le fait qu’on est anthropologues, qu’on a parlé d’un regard nuancé et de l’interaction qui nous intéressait en tant que telle les a convaincus. On s’intéressait aussi au travail des facilitateurs et on ne voulait pas faire un film sur « les bons et les méchants ». Ils nous ont permis de faire plusieurs semaines de repérage dans différents bureaux et finalement nous avons choisi le bureau de Charleroi. On était assez libre de faire ce qu’on voulait. Il n’y a pas eu de censure dans la démarche ou par rapport au choix des personnes qu’on a pu filmer.

Bureau de chomage - détail

L’ONEM n’a pas demandé un droit de regard ?

C.G. : Non. On a écrit un dossier et on les a tenu au courant étape par étape. Ils connaissaient le projet. Les échos de notre présence lors des repérages ont été positifs, notre présence ne gênait pas le bon fonctionnement des entretiens. Après le tournage, on leur a montré des rushs. Mais il n’y avait pas de censure, il y avait un contrat entre la production et l’ONEM pour qu’on leur montre le film avant la sortie.
A.S. : Mais il n’y avait pas de droit de veto. C’était important pour nous.

Il y a un véritable équilibre entre chômeurs et facilitateurs. Une figure de facilitatrice ressort d’ailleurs plus que les autres et on se rend compte de leur curiosité par rapport à la réalité des chômeurs.

A.S. : On avait envie d’un regard sur un système et de comprendre cette interaction sans renforcer les clichés. Les facilitateurs font leur travail et ils sont pris aussi par les procédures. Ils font finalement un travail à la chaine.

Comment êtes-vous parvenues à convaincre les différents intervenants de se laisser filmer ?

A.S. : Ce qui était finalement le plus difficile, c’était de convaincre les facilitateurs. Ce qui est compréhensible aussi. Ce n’est pas évident d’être filmé en travaillant et ils sont bien conscients du mépris que peut avoir leur travail à l’extérieur. On a vite senti qui serait d’accord d’être filmé. Mais, sur toute l’équipe, il y en avait peu.
C.G. : Finalement sur 34-35, il y en a 6 ou 7 qui ont accepté. Certains de face, d’autres uniquement de dos. Ils ont beaucoup donné durant les 5 semaines de tournage. On filmait les mêmes personnes du matin au soir.
A.S. : Ce qui était contraignant quelques fois pour le montage.

Comment cela s’est-il passé avec les chômeurs contrôlés ?

A.S. : Une de nos angoisses, jusqu’au premier jour de tournage, on ne savait pas ce qu’il en était des chômeurs. On n’avait pas la possibilité de les rencontrer en amont.C’était quelque chose de nouveau pour nous. Pour nos autres films, tout se basait sur cette réaction de confiance établie avec les gens qu’on filmait. Là, on les interceptait quelques minutes avant leur contrôle. On n’avait pas beaucoup de temps mais on s’est présentées, on a présenté le projet et on était très surprises parce que plus de la moitié des gens ont accepté, ont signé l’accord avant de passer à l’entretien. Et pas une seule fois, après l’entretien, une personne a retiré son accord.
C.G. : Parfois, en cours d’entretien, on se disait que celui-là allait venir nous trouver après en nous demandant de l’effacer mais ça ne s’est jamais passé. Même dans les cas un peu limite de fraude. E pense que la caméra était un peu, sans doute, un témoin de leur entretien, de la manière dont sa se passe.

Durant la phase de préparation, aviez-vous tout de même rencontré des chômeurs ?

A.S. : Non mais durant les repérages on a observé, écouté, de centaines d’entretiens. En étant assises à côté des facilitateurs mais sans caméra. On était stagiaires ou même superviseurs. On nous présentait comme stagiaires mais la personne en face de nous, parfois, pensait qu’on supervisait l’entretien. Après on a fait des tests, on a filmé des entretiens, mais c’est quasi comme si c’était le tournage. On a demandé l’accord des gens.

Quel était le dispositif mis en place ? Visiblement il y avait un homme derrière la caméra.

C.G. : Oui, toujours le même.
A.S. : On avait aménagé un box de tournage, toujours le même. Et chaque semaine on se déplaçait dans le bureau. Il y avait un dispositif de micros fixes, le facilitateur avec un HF et le cadreur était assis sur une chaise à roulettes à côté du bureau. Nous, on occupait un bureau à côté avec un retour caméra et l’ingénieur du son qui avait le casque sur les oreilles. On a choisi assez vite de n’utiliser qu’une seule caméra pour être plus proche de la circulation de la parole et laisser au cadreur son ressenti par rapport au déroulement de l’interaction.
C.G. : C’était contraignant. Le cadreur avait très peu de place. Une de nous suivait le tournage tandis que l’autre accueillait les chômeurs.
A.S. : C’était tout un dispositif bien organisé et assez précis. C’était compliqué parce qu’il fallait que le chômeur qui acceptait soit reçu par les facilitateurs qui eux-mêmes acceptaient d’être filmés. Il y avait tout un système de notation sur la convocation avec une pile pour nous et une pile pour les autres.

Le montage propose quelques séquences de respiration où nous sommes placés à distance. Un procédé qui permet d’envisager les entretiens dans leur pluralité.

A.S. : Pendant le tournage, on a filmé essentiellement les entretiens mais on a aussi filmer beaucoup de choses dans l’espace. On avait toute une série de plans de la vie quotidienne du bureau dont des entretiens filmés de plus loin, et c’est ça qui nous a le plus intéressé au montage pour parler de la pluralité. Donc on en a refait plus par la suite.
C.G. : Ça faisait sens d’avoir ces aérations, de rester dans l’entretien mais de montrer que ça concerne beaucoup de monde. C’est pour ça aussi qu’on a choisi le bureau de Charleroi qui est un open-space, un grand plateau. Visuellement c’était intéressant.

La radicalité de l’approche est de nous confronter à un huis-clos.

C.G. : On savait qu’on allait se concentrer sur les entretiens. On voulait au départ donner plus d’espace au bureau mais finalement on s’est rendues compte que les entretiens étaient tellement fort que c’était très difficile d’amener une autre matière.
A.S. : On n’avait pas tout ce qu’on voulait parce que, aujourd’hui, tout fonctionne sur l’accord des gens.
C.G. : Avoir l’accord de tout le monde à tout moment, ce n’est pas possible.

Le montage en tant que tel a-t-il pris beaucoup de temps ?

A.S. : On a monté 5 mois à temps plein. On a filmé 105 entretiens qu’on a visionnés avant le montage et on en a laissé tomber une trentaine. On a visionné à nouveau les autres avec le monteur et on en a gardé 40 à peu près. Et dans le film, il y en a 11. C’était difficile.

La fluidité du montage est impressionnante. Tout comme l’ambivalence possible de nombreux témoignages.

A.S. : Ce sont ces entretiens-là qui nous intéressait. Parce que quand c’est trop clair, ça l’était moins.

Dans quelle mesure, au fil du tournage, avez-vous découvert le « système » ?

C.G. : On le connaissait du côté du chômeur et, même si on s’est renseignées, on a découvert la pratique de ce bureau en faisant les repérages.
A.S. : Le travail sur le système, les limites de la procédure et son absurdité, était très clair.
C.G. : C’est ce qui a guidé le montage.
A.S. : Et le choix des entretiens. C’est sûr qu’on a laissé des perles de côté. On a eu des entretiens super forts à différents niveaux mais il fallait trouver un équilibre… Le choix a été aussi les émotions qu’on a pu ressentir avec le monteur et un équilibre entre ce que chaque entretien ajoute par rapport au précédent.

Est-ce qu’il était important de marquer la présence de la caméra ?

A.S. : C’est une question qui s’est posée pendant le montage. On avait des moments où on sentait beaucoup plus la présence de la caméra, parce que le chômeur interagissait directement avec le cadreur. Comme notre point de vue de départ était une interrogation par rapport au système, c’était une manière d’affirmer notre présence à travers la caméra.
C.G. : On n’a pas choisi l’entretien pour ça, mais ça nous semblait juste de nous positionner.

Anne Schiltz & Charlotte Grégoire lors d la présentation du film au FIFF de Namur

Anne Schiltz & Charlotte Grégoire lors de la présentation de BUREAU DE CHOMAGE au FIFF de Namur

Bureau de Chomage - afficheInterview réalisée dans le cadre de Filmer à tout prix

 

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