Critique : Cemetery of Splendour

On 24/08/2015 by Nicolas Gilson

Expérience sensible et sensationnelle, CEMETERY OF SPLENDOUR tient de la poésie. Partant d’un récit réaliste empli de candeur, Apichatpong Weerasethakul nous emporte aux confins du fantastique. Fort de créer un climat nourri d’onirisme, il nous berce délicatement, délicieusement à mesure que ses protagonistes se révèlent à eux-mêmes, ouvrant les yeux sur l’imperceptible. Magique.

Cemetery of Splendour_KEY STILL_Apichatpong Weerasethakul-0-2000-0-1125-cropDans un école abandonnée se tient un hôpital de fortune. Jenjira, qui y fut écolière, y découvre des soldats plongés dans un sommeil paisible. Elle se porte volontaire et décide de s’occuper de Itt, le seul de ces patients atteint d’une mystérieuse maladie à qui personne ne rend visite.

C’est en épousant le pas et le regard de la principale protagoniste que nous pénétrons l’enceinte du bâtiment. Venue y vendre des chaussettes pour nourrissons, Jenjira ne de doutait pas tomber sur une chambrée rythmée par le sommeil. Subjuguée tant par le caractère énigmatique de cette inertie que par la beauté d’un militaire qu’elle pourrait aimer comme son fils, elle revient chaque jour. Elle découvre ainsi Keng, une médium à qui le FBI fait parait-il un pont d’or, avant de la rencontrer.

« Je crois que je rêve… je voudrais me réveiller »

A mesure que la vie de la clinique se dévoile, Jenjira parcourt le journal intime de Itt, envoûtée par ses esquisses. A la suite d’un exercice de méditation auquel participe les familles, Itt se réveille… Ou est-ce là le songe de Jenjira ? Les soldats semblent-ils sur pied que l’assoupissement les frappe à nouveau. Et si ce mystère trouvait sa source dans les récits mythologiques qui peuplent le site où se trouve l’ancienne école ? C’est du moins ce que suggèrent à Jenjira les déesses à qui elle a fait une offrande…

Sur base d’une trame narrative vérisimilaire, Apichatpong Weerasethakul dessine un voyage superbe où il entremêle les rêves et la singularité du quotidien. Tandis que les soldats dorment, il concentre notre attention sur leur environnement exacerbant la personnalité du lieu et des protagonistes qui le peuplent. L’approche est envoutante : la fixité du cadre, à l’image du sommeil paisibles des patients, et la richesse du son révélant le bercement de la nature environnante guide nos sens nous conduisant, comme Jenjira, à la fascination.Cemetery_of_splendour_Apichtapong_Weerasethakul

Cette fixité permet de focaliser notre attention sur des détails qui le plus souvent prennent sens – à l’instar d’une sonde urinaire ou de la liberté de déféquer au milieu de la nature – ou nourrissent simplement notre curiosité comme lorsque des badauds entre dans un mouvement chorégraphié de jeu de chaise musicale. Impressionnant le temps et l’espace, Apichatpong Weerasethakul impressionne avant toute chose nos sens.

Premier détonateur au coeur de la diégèse, le réveil d’Itt permet d’ouvrir un dialogue d’abord entre le soldat et Jenjira et ensuite entre deux mondes. La première rencontre nous conduira notamment dans une salle de cinéma où la notion de représentation se veut magnétique et merveilleuse, et dans un centre commercial où le jeune homme s’évanouira, disparaîtra à nouveau. Les espaces se fondent et se confondent et ce même au sens premier du terme, le réalisateur utilisant avec acuité l’enchainement par juxtaposition d’images qui s’effaçant nous conduisent, nous ramènent au coeur du royaume berceau de l’envoûtement.

« Au coeur du Royaume, en dehors des rizières, il n’y a rien ».

Cette centralité établie, le trajet ne peut plus être proprement physique et transcende bientôt le temps et l’espace. Ce basculement agit comme un révélateur pour Jenjira : Keng et Itt la guide vers les splendeurs d’un univers jusqu’alors invisible à ses yeux. Révolution au coeur de l’intrigue, ce renversement vers le fantastique se marque esthétiquement par l’inscription du mouvement dans la séquentialité des scènes. La fixité s’efface le temps du transport vers la mythologie. Meurent-elles aussi que les statues brisées, éclatantes, fondues dans la nature ou rongées par le temps, qui jalonnent les déambulations de Jenjira nous subjuguent. Envoûtée – et nous de même – elle ne peut que renaître…

cemetery of splendour - nuages

La poésie d’Apichatpong Weerasethakul est-elle totale qu’il compose un film non seulement sensible et pénétrable mais aussi terriblement drôle. L’humour berce tant la caractérisation des personnages que nombre de situations avec un sarcasme délicieux.

D’un bout à l’autre de CEMETERY OF SPLENDOUR le réalisateur rend l’anodin sublime grâce à la magie de la photographie et des lumières confiées à Diego Garcia. Autre clé de voûte de l’expérience, le montage (signé Lee Chatametikool) est d’une fluidité telle que le mouvement, pourtant contraste notable, s’inscrit imperceptiblement. Comme si la magie traversait bel et bien le film dont la séquence finale, emmenée par l’emploi aussi saisissant qu’envoûtant de « Love is a song » de DjSoulscape, berce notre propre imaginaire nourri par la somptuosité de séquences qui continuent à impressionner nos sens sitôt que nous fermons les yeux.

CEMETERY OF SPLENDOUR
Rak ti Khon Kaen
♥♥♥(♥)
Réalisation : Apichatpong Weerasethakul
Taiwan – 2015 – 122 min
Distribution : Lumiere
Impressionnisme poétique

Cannes 2015 – Un Certain Regard

cemetery of splendour - poster

Cannes 2015 siganture 1

Cemetery of Splendour - statues

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>