Interview : Céline Sciamma

On 29/03/2016 by Nicolas Gilson

Alors en pleine promotion de BANDE DE FILLES, Céline Sciamma rencontre André Téchiné et retrouve à ses côtés une position de scénariste qui lui plait énormément. L’écriture de QUAND ON A 17 ANS lui permet de travailler les thématiques chères au cinéaste qu’ils réactualisent ensemble et rendent à la fois universelles et intemporelles. En s’intéressant au devenir de deux adolescents et, parallèlement, à celui de la mère de l’un d’entre eux, Céline Sciamma travaille pour la première fois une forme de choralité. Rencontre lors de la 66 ème Berlinale.

Céline Sciamma - Quand on a 17 ans - Being 17

Comment avez-vous rencontré André Téchiné ? - André (Téchiné) m’a convoqué, très simplement, avec assez peu d’éléments. Il avait l’envie de faire un film sur deux adolescents sans qu’il n’y ait vraiment une histoire, mais avec, déjà, cette idée de la présence d’une mère. Ça allait être son premier sujet original depuis 10 ans, ce qui était très excitant. Il y avait cette possibilité de pouvoir entrer dans sa logique de fabrication, de cinéma et d’écriture car on allait inventer une histoire ensemble. C’était un privilège. Cette collaboration commence simplement sur le désir de travailler ensemble et de se rencontrer. Cette possibilité d’entrer dans son univers était à la fois quelque chose de vertigineux et un luxe. Sa convocation n’était pas anodine. Il y avait donc au départ un appétit mutuel.

Qu’est-ce qui vous plait dans son univers ? - C’est un cinéaste qui a énormément compté dans l’élaboration de ma cinéphilie. À l’adolescence, je suis allée voir en salle LES ROSEAUX SAUVAGES, MA SAISON PREFEREE et LES VOLEURS. J’ai découvert ces films à leur sortie, au moment où André est extrêmement inspiré. J’ai alors développé un grand intérêt pour son cinéma et découvert BAROCCO, LES SOEURS BRONTË, LE LIEU DU CRIME…

Pourquoi évoquez-vous une « convocation » ? - Formellement, il y a cette idée que le téléphone sonne un jour et que le lendemain on se retrouve dans un café. Ça va aussi vite que ça. André ne dirait pas « convocation », il dirait « rendez-vous » – ce qui lui irait bien. Je me suis sans doute dit « convocation » parce que je me suis sentie investie d’une responsabilité, d’une envie pour lui de se déplacer et d’arriver à créer, sans savoir comment on allait s’entendre, l’outil scénaristique idéal pour lui – avec l’ambition qu’il avait pour son projet et que j’avais pour lui. C’est vraiment une place de scénariste du coup, comme j’aime la pratiquer : essayer d’accueillir le cinéaste qui est en face de soi et de créer pour lui l’outil idéal dans lequel la mise en scène pourra se déployer – et non d’arriver avec ses propres tropismes.

Qu’entendez-vous par « logique de fabrication » ? - Chaque relation entre un co-scénariste et le réalisateur est prototypaire. Il n’y a pas de méthode. À chaque fois, on invente quelque chose ensemble. Je pensais moins à la logique de fabrication du scénario qu’à la pensée de la fabrication du film. Il y avait le désir d’une ligne extrêmement claire, là où Téchiné peut avoir du goût pour des histoires à ramifications et un côté baroque dans les intrigues. C’est pour ça qu’il est venu me chercher. Il voulait une unité qui serait limpide dans son déploiement. Là où avec ses scnénaristes précédents il y avait une forme d’opulence dans laquelle il faisait le tri, moi je lui ai proposé quelque chose qui était de l’ordre du squelette et qu’il pouvait ensuite nourrir d’une chose qu’il fait extrêmement bien : s’emparer de la vie. Il a nourri ce squelette de ses repérages et des métiers qu’il voulait filmer comme les professeurs, les agriculteurs – entre agriculture moderne et plus archaïque.

Quand on a 17 ans - André Téchiné © Luc Roux

Quelle a été votre dynamique de co-écriture ? - On peut parler de fabrication parce qu’il y a vraiment deux temps, même trois. Je lui ai proposé cette écriture à l’os qu’on a élaborée ensemble. Il s’est ensuite nourri de beaucoup de recherches et de nombreuses documentations avec lesquelles il y a eu une réécriture. Le tournage a ensuite eu lieu en deux temps, comme il y a deux saisons, et on a donc réécrit entre les deux phases de tournage. Il m’a nourrie de son expérience avec les acteurs. On a eu ce vrai luxe de se remettre à l’ouvrage et de réajuster en étant au pus proche de l’expérience du film qui était en train de se faire. (…) Je n’ai vu aucun rush. On a réécrit uniquement dans l’impression d’André et ce qu’il m’a raconté de ce qu’il se mettait en place. A l’aveugle pour moi, mais lui, en tant que metteur en scène, avait une vision.

Dans quelle mesure la mise en scène était-elle déjà présente à l’écriture ? - On avait beaucoup de discussions sur le rythme. Justement, paradoxalement, le scénario était un objet qui était précis et sec. Il n’y avait pas de gras de manière à permettre à André de s’amuser et d’être libre. Il y avait l’idée de cette vélocité qui s’incarnait dans l’absence de dialogues. Téchiné a beaucoup pratiqué les films très dialogués, là il avait envie de l’inverse. C’est aussi pour ça qu’il est venu me chercher très précisément. Il y avait quelque chose de très serré dans le scénario qui allait lui permettre d’être rapide – parce que les scènes n’étaient pas longues – et de ne pas se perdre en route dans une construction un peu savante ; de pouvoir travailler le rythme des dialogues qui étaient à l’os. Même si j’avais l’impression d’avoir écrit mon film le plus dialogué. C’est la première fois que je m’autorise des choses plus littéraires qui sont en même temps ramassées.

La région où se situe l’intrigue est apparue à quel moment ? - Dès le départ, André a eu envie de la montagne comme rapport d’échelle entre les personnages et leur environnement – être petit face à quelque chose d’écrasant. Il avait une très grande envie de filmer la nature et la montagne précisément. Au-delà des vertus dramaturgiques du décors et de ce rapport d’échelle, il y avait aussi une valeur poétique. (…) En entendant le désir d’André de filmer la nature, j’ai essayé d’en faire un axe de dramaturgie en créant des espaces d’expression pour lui. J’ai essayé d’incarner ce désir dans le fait d’y associer le personne de Thomas en créant des scènes où il serait dans un rapport individuel avec la montagne ; d’incarner l’idée de ce corps qui s’y promène.

Quand on a 17 ans - André Téchiné

Le film présente trois regards auquel s’ajoute un quatrième, plus distancié, qui émane de la mise en scène et nous permet d’observer ces échanges amoureux. Comment avez-vous travaillé cette écriture à trois voix ? - J’ai jusqu’ici écrit des films centrés autour d’un personnage et d’une identification très forte un peu autoritaire qui exclut le reste. Il y avait ce plaisir de découvrir les possibles de quelque chose d’un peu plus choral. C’est toujours difficile de raconter comment on fait… J’ai appris d’André, qui a l’habitude des films plus choraux. Mais, en même temps, je n’ai pas trouvé que c’était un logiciel très différent : j’ai saisi cette opportunité pour pouvoir explorer d’autre forme de « montage », de passage d’un point de vue à un autre avec ce souci d’équilibre. C’est ça qui était difficile : ne pas se laisser totalement embarquer dans l’histoire de ces deux garçons, de penser ce personnage de la mère comme celui de quelqu’un qui allait avoir son autonomie et son enjeu, d’en faire plus qu’un personnage de mère. On avait beaucoup d’appétit pour ce personnage féminin qu’on a travaillé sur la joie. Il y a dans de nouvelles contraintes, de nouvelles opportunités de s’exprimer et d’inventer. Au final, ça ouvre des possibles pour comment penser la suite. Même si je m’y été déjà confrontée dans l’écriture des REVENANTS qui pour le coup était vraiment chorale. Je n’avais pas encore pu l’exprimer au cinéma et c’était l’opportunité.

Le film est librement inspiré d’un téléfilm de Gaël Morel, NEW WAVE. C’est du moins ce que l’on découvre au générique avec une kyrielle de remerciement comme si chaque source d’inspiration devait être nommée et remerciée. - C’est un film avec Béatrice Dalle et deux jeunes garçons qui se déroule vers la fin des années 1980, dans une période un peu punk. Il y avait l’idée d’un triangle entre deux garçons et une mère. On a pu un moment envisager de partir de ça, mais on ne l’a jamais vraiment fait. Téchiné m’impressionne car c’est quelqu’un de très reconnaissant avec ses collaborateurs. Il n’est pas dans le culte de la toute puissance de l’auteur. D’ailleurs je suis là (ndlr à la Berlinale), comme scénariste. Il y a chez lui de la gratitude, et il l’énonce assez clairement.

Le film donne envie de croire en l’amour – un amour par ailleurs pluriel. - On a voulu penser une relation sentimentale qui ne soit pas dans une dynamique programmatique. On voulait quelque chose qu’ils vivent au présent. D’ailleurs les personnages mettent extrêmement longtemps avant de concrétiser une étreinte ou même de formuler leur désir. Le fait que le spectateur ne soit pas complice à l’avance de la relation sentimentale lui permet d’y croire. On avait le souci d’être dans une espèce de pulsation. On voulait chroniquer le déploiement d’un sentiment dans la sensibilité de sa naissance. Ce qui est assez troublant dans le film c’est qu’il y a quelque chose de la joie « du présent ». C’est un endroit où le film est singulier, y compris dans la manière dont il chronique l’amour entre les fils et les mères, ailleurs d’une problématique de violence ou d’emprise que l’on refusait absolument – même dans la question du coming-out. La relation entre Damien et sa mère appartient au présent – au présent des personnages et à notre présent. Le film est dans une dynamique qui globalement refuse la psychologie au profit de la relation. Si les gens se regardent, il se connaissent. Il y a quelque chose dans la manière dont les personnage s’accompagnent dans la vie. C’était important pour nous de le chroniquer – y compris dans un quotidien qui puisse être joyeux.

Quand on a17 ans - Sandrine Kiberlain

Si, fatalement, les premières séquences sont celles de l’exposition, tout semble à vif et, en quelques scènes, les enjeux relationnels sont là. - Complètement. Il n’y a pas d’incident déclencheur. On arrive déjà au milieu d’un rapport qui nous semble mystérieux – et qu’il l’est. C’était une envie, notamment de la part d’André. Le film est véloce et il démarre vraiment sur les chapeaux de roue. D’ailleurs le montage a totalement confirmé cette tendance. Il y a dans la mise en scène quelque chose de l’ordre de la jeunesse.

Le titre est-il issu d’une discussion entre André Téchiné et vous ? - Non. Il a trouvé le titre seul. Il est arrivé assez vite. Le poème de Rimbaud (ndlr Récité par le personnage de Damien dans une des premières scènes du film) est arrivé très très vite, mais pour autant le titre n’est pas arrivé à ce moment-là. Il y a beaucoup de choses qu’André m’a annoncées. Il y a des choses qu’on a cherchées ensemble, d’autres que je lui ai annoncées. Le titre, c’était un jour une évidence pour lui. On n’en a pas débattu. L’écriture était assez agréable parce qu’il n’y avait pas de notion de hiérarchie. Des choses arrivaient comme des bonnes nouvelles. On n’était pas obligés de tout débattre.

Le casting était-il connu au moment de l’écriture ? - Sandrine Kiberlain est venue assez tôt, au moment où on est passé à la version dialoguée. C’est vraiment écrit en pensant à elle ; à sa musicalité et à la manière qu’elle a de mettre de la légèreté à des endroits qui ne le sont pas. J’ai écrit pour elle avec beaucoup d’appétit. Je l’aime beaucoup beaucoup comme actrice et pour autant je ne vais pas sur le tournage – je l’ai rencontrée ici (ndlr à Berlin). J’aime cette place de scénariste, surtout quand elle est hamonieuse comme ça. C’est très joyeux de travailler avec André. C’est la première fois que je vis ce processus d’écriture et de découvrir le film en entier, juste ici. J’avais envie de le vivre comma ça. C’est une toute autre place qui est très intéressante et qui est beaucoup plus facile à vivre dans le cadre d’un festival.

mise en ligne initiale le 19/02/2016

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