Interview : Céline Sallette (Geronimo)

On 22/12/2014 by Nicolas Gilson

C’est à la veille du Festival du Film Méditerranéen de Bruxelles que nous rencontrons Céline Sallette. Malgré un agenda chargé ; l’actrice est venue en Belgique pour défendre GERONIMO de Tony Gatlif dans lequel elle incarne une éducatrice des rues investie et combattive. Malgré moult éléments perturbateurs – à l’instar d’un aspirateur résonnant à plein pot –, la rencontre se veut lumineuse.

Initialement le rôle de Geronimo était écrit pour un homme. Comment êtes-vous arrivée sur le projet ? - En fait, Tony (Gatlif) commençait à voir des jeune-femmes pour jouer la partenaire de Geronimo – du coup c’était un plus petit rôle dans le film. Mais j’étais très heureuse de le rencontrer car j’admire son travail. Une semaine ou deux après, il m’a rappelée et il m’a dit qu’il avait transformé le rôle et que Geronimo était une femme. Je ne peux pas vraiment vous raconter ce qui s’est passé dans sa tête. C’est un cinéaste qui adore filmer les femmes et il a peut-être eu envie de me filmer. Il a senti que le fait que Geronimo puisse être une femme faisait le film : pas une fois de plus un homme qui vient sauver une femme du mariage forcé mais, au contraire, l’histoire d’une femme qui est un personnage qui a sa part de masculinité – sa genèse c’est quand même un personnage masculin – et aussi une grande féminité assumée.

Geronimo est un personnage-pivot dans le film tout en étant secondaire. - Absolument, par rapport à l’intrigue et par rapport à l’action. C’est un personnage qui suit l’action. Il est un peu à l’image de Tony : il va vers les autres, il les regarde, il essaie de les aider – souvent malgré eux.

Célien Sallette GERONIMO

Adaptation de « Roméo et Juliette » ou version tout à fait contemporaine de « West Side Story », le film devient intimement féministe. - Il l’est profondément. À tous points de vue d’ailleurs. Encore une fois, c’est la grande chance de la fabrication-même de ce rôle. Il y a très peu d’héroïne dans les films aujourd’hui. Et Geronimo est une héroïne contemporaine.

Ce constat de peu d’héroïnes, particulièrement dans le cinéma français, comment l’envisage-t-on en tant qu’actrice ? - Je ne suis pas cinéaste donc, d’une certaine façon, je n’en ai pas la responsabilité. Malgré tout, j’ai la chance de rencontrer des gens comme Tony. J’ai vachement de chance. Dans le spectre des humanités que sont les personnages, j’explore beaucoup. Je ne m’ennuie pas. On ne me propose que des super challenges de jeu. Ce que j’aime le plus au monde, c’est jouer. Quand il y a matière à jouer, comme dans GERONIMO, ça m’amuse énormément.

Vous étiez notamment à l’affiche de UN CHATEAU EN ITALIE, un petit rôle néanmoins d’une force impressionnante. - Si je reste 30 jours sur un film ou 10, je m’en fiche. Je peux très bien passer 10 jours merveilleux. Toutes les scènes de UN CHATEAU EN ITALIE sont géniales à jouer. Le personnage est génial. La longueur d’un rôle ne me fait pas peur. C’est dur de porter la responsabilité d’un film. Et puis, ce n’est pas très amusant. C’est fatigant aussi. Quand tu as la chance de le faire dans un grand projet comme celui de Tony, c’est génial. Mais il n’y a pas des projets comme ça tous les jours.

Avez-vous l’impression qu’il y a dans le cinéma français une place pour les hommes et non pour les femmes ? - Le cinéma français – comme partout – est en mutation. Je pense que même les rôles vont bouger. On a fait beaucoup de films sur les femmes et je pense qu’avec l’émergence de nouvelles cinéastes, comme Céline Sciamma, c’est en train de bouger beaucoup. Et Tony, à sa manière c’est quelqu’un qui fait bouger le cinéma très fort. Je pense que, de plus en plus, ça va bouger.

celine-sallette-geronimo

Qu’est-ce qui vous intéresse au cinéma ? - Quand j’ai commencé à découvrir ce que c’était que jouer – une activité que je conseille à tout le monde – ça donne vraiment le sentiment de s’ouvrir et de grandir. On défriche des grands pans de soi. Ça fait de la place en soi, on se sent vraiment grandir. C’est ce qui m’a interpellé dans le métier d’acteur. Ensuite, quand je me suis posé la question de ce que ça représentait, que j’ai creusé ce que porter les histoires des autres peut représenter, j’ai trouvé ça merveilleux. On a un rapport à l’humanité qui est bizarre. J’ai l’impression que je suis potentiellement tout le monde. Ça me crée un grand lien avec l’humanité. Sinon, dans la vie en général, je pense que les histoires sont très utiles. Les histoires peuvent même carrément changer le monde. En tout cas des bouts de monde. Ça a été le cas pour moi, il y a des films qui m’ont ouvert des perspectives. Il ne faut pas dire changer, faut dire ouvrir.

On ne peut pas s’empêcher de demander lesquels. - (rires) C’est un peu bête en plus. Ce sont des films que je regardais petite, BRAVEHEART par exemple m’a fait pleurer – comme les livres qui te bouleversent profondément et ouvrent des choses en toi ; des films comme 12 HOMMES EN COLERE que j’ai vu plus tard. Petite, je me rappelle de LA COULEUR POURPRE de Spielberg qui est génial. Ces films que tu vois petits et qui te provoque des grands chocs sur le sens de la justice ; des films indélébiles. Si tu arrives à ne pas les oublier et à garder un rapport à l’être humain que tu as envie d’être, normalement tu ne perds pas trop pied.

Sur GERONIMO, vous n’aviez pas de scénario en main. Comment avez-vous construit le personnage ? - Un personnage est en réalité beaucoup moins un texte qu’une énergie ou un costume. Le costume de Geronimo par exemple a été dessiné par Tony. Il m’a ensuite beaucoup parlé de ses sources d’inspiration. Dans ces cas-là, l’acteur est un réceptacle. Tony nous a envoyé des charges d’énergie énormes qu’on ne faisait que restituer. Ça se construit dans la générosité de Tony et sa capacité à nous convoquer dans ce qu’on a de meilleur. Tu es avec un metteur en scène qui est un chamane : il croit suffisamment en toi pour que tu sautes de 4 mètres de haut. Dans le métier d’acteur, c’est beaucoup une question de foi : d’y croire ou de ne pas y croire.

Geronimo évolue dans un univers ou apriori on ne la verrait pas en jupe. - C’est la force de la proposition de Tony. J’adore les personnages un peu masculin. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, j’adorais jouer les rôles d’homme. Assez vite, dans la vie d’ailleurs, je me suis dit que c’était ben d’être une fille mais des fois c’était très très très marrant d’être un mec. Je ne voyais pas pourquoi je devrais m’empêcher de faire ça, ça ou ça. Il n’y a rien qui est réservé aux hommes et rien aux filles. C’est de la connerie tout ça. Je ne jouais pas que des rôles d’homme mais beaucoup en fait. Donc c’est extraordinaire de pouvoir trouver aujourd’hui des personnages comme celui-là, c’est carrément fabuleux.

Geronimo Affiche

Festival du film méditerranéen 2014

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